UMR 5189

Suivre l'actualité par flux RSS

Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

image oiseau MOM

S'abonner à flux Flux Biblindex
Index en ligne des citations bibliques dans la littérature patristique
Mis à jour : il y a 58 min 38 sec

Parution de l’édition critique de l’Ecclésiaste de la Septante à Göttingen

mar, 15/10/2019 - 22:44

Voici une excellente nouvelle que la parution à Göttingen de l’édition critique de l’Ecclésiaste de la Septante par Peter Gentry, professeur d’Ancien Testament au Southern Baptist Theological Seminary à Louisville (KY): Septuaginta. Vetus Testamentum Graecum auctoritate Academiae Scientiarum Gottingensis editum XI, 2 Ecclesiastes, Vandenhoeck & Ruprecht 2019, 249 p.[1]. En 1997, celui-ci a vaillamment repris le travail commencé plusieurs décennies auparavant par Joseph Ziegler : les collations, précise P. Gentry (p. 90), ont commencé en 1929, il y a tout juste 90 ans. C’est dire si le volume était attendu.

Et l’attente n’a pas été déçue. L’édition, en effet, est fondée sur 6 onciaux, 75 minuscules, 5 papyrus et fragments (dont 1 de la fin du 3e s.), sur la Syro-hexaplaire, les versions en araméen christo-palestinien, en copte (versions sahidique et fayoumique), en éthiopien, en géorgien, en arménien, en arabe, en vieux-slave. La masse d’informations collectées et traitées est sans précédent depuis l’édition de Holmes et Parsons (1823). Le double apparat critique occupe à lui seul les trois quarts des pages.

Les références aux écrits patristiques

Les références aux écrits patristiques ne sont pas en reste : elles sont exposées aussi bien dans la première partie de l’introduction, sur les témoins textuels, que dans la seconde, sur l’histoire du texte.

Concernant la Vetus Latina, l’édition utilise trois fragments, le commentaire de Jérôme, les citations d’Ambroise et de Cassiodore, ainsi que celles de Rufin, d’Augustin et de textes pseudo-augustiniens, et de celles de 27 autres auteurs patristiques latins – ou grecs d’après des traductions latines (ainsi Jean Chrysostome, d’après l’édition en latin parue à Bâle en 1558 ; la référence semble ici trop générale, car, pour la plupart, les versions latines de cette édition ne remontent pas à l’Antiquité).

La bibliographie concernant la tradition indirecte en grec nomme comme il se doit les volumes de Biblia Patristica, sans mention de Biblindex malgré les compléments que la base apporte. Sont cités au premier chef : Origène (quelques scholies), Denys d’Alexandrie, Grégoire le Thaumaturge, Évagre le Pontique, Didyme d’Alexandrie, Grégoire de Nysse, un commentaire attribué à Jean Chrysostome, Olympiodore d’Alexandrie (d’après l’édition de Theodora Boli – thèse soutenue à Heidelberg en 2004 – à laquelle P. Gentry apporte des approfondissements et corrections) et Métrophane de Smyrne ; plus de 40 autres auteurs grecs ont encore été consultés. Là encore, par commodité les références sont souvent données de manière globale aux œuvres complètes, parues dans la Patrologie de Migne, sans préciser le détail des problèmes d’authenticité ni les éditions plus récentes, même si les améliorations, même limitées, qu’elles peuvent apporter, ont peut-être été prises en compte. De même, on peut supposer qu’en amont, l’usage de bases textuelles comme le Thesaurus Linguae Graecae et la Library of Latin Texts a pu enrichir la moisson de citations et de variantes. Enfin, les éléments, très sélectifs, de bibliographie, notamment p. 122-123, ne permettent pas de deviner si les études exégétiques ont été consultées, malgré l’intérêt que celles sur les auteurs anciens, en particulier, peuvent représenter parfois pour l’histoire ou la compréhension du texte. La fin de ce compte rendu tentera d’illustrer le profit qu’il y a à un tel travail, ainsi qu’à un dépouillement plus exhaustif des textes patristiques référencés.

Mais à la question : préférons-nous disposer dès maintenant d’une nouvelle édition de l’Ecclésiaste grec, plutôt que d’attendre que toute la bibliographie, toutes les éditions, voire tous les manuscrits des œuvres patristiques soient consultés – avec le risque à peu près certain que jamais cette tâche surhumaine ne soit menée à terme –, la réponse, sans hésiter, est : oui ! Et avec une immense reconnaissance pour l’éditeur et tous ceux qui auront apporté leur aide.

Les changements par rapport à l’édition d’A. Rahlfs

De fait, l’édition apporte beaucoup à l’édition d’A. Rahlfs parue en 1935 (ou à celle, quasi identique, révisée par R. Hanhart en 2007). En attendant la parution de Text History of the Greek Ecclesiastes, annoncée p. 51, n. 1, où l’auteur doit développer toute son argumentation, il est délicat de se prononcer sur tous les points. En l’état, on constate pour commencer quatre modifications de type formel par rapport à l’édition de 2007 :

  • Accents et/ou esprits ont été précisés sur les noms propres : Δαυὶδ au lieu de Δαυιδ, Ἰσραὴλ au lieu de Ισραηλ, Ἰερουσαλήμ au lieu de Ιερουσαλημ,
  • Un alinéa vierge a été ajouté entre les chapitres.
  • La disposition en stiques est parfois modifiée : une liste est fournie p. 97 (pour le détail, voir ci-dessous).
  • Les retraits de ligne au début de certains groupes de versets ont été supprimés (par ex. en 3,11) ; ils ont été réservés au signalement de la colométrie de l’Alexandrinus.

Ce dernier effort est appréciable, car les divisions textuelles de la Septante sont en général aussi splendidement ignorées que mal attestées. Une étude de fond était difficile à réaliser sur ce seul aspect. Pour donner un exemple de son utilité, je signalerai que le Vaticanus ayant une division entre 8,91 et 8,92, ou encore entre 9,11 et 9,12, un point à la fin du premier stique, suivi d’un alinéa, aurait été une option pour l’établissement du texte.

Concernant le texte lui-même, je compte, sauf erreur de ma part, pas moins de 81 changements par rapport à l’édition de 2007. La liste des changements par rapport à Rahlfs (qu’on peut apercevoir tout de même dans l’apparat critique) sera peut-être fournie par l’auteur dans le volume complémentaire.

1, 71 : virgule ajoutée après χείμαρροι (ce qui sépare anormalement le sujet du verbe πορεύονται qui suit immédiatement)
1, 91 : point d’interrogation au lieu d’une virgule après γεγονὸς (mais pas après πεποιημένον à la ligne suivante, alors que la structure se répète à l’identique)
1, 133 : γενομένων au lieu de γινομένων
1, 151 : τοῦ supprimé avant ἐπικοσμηϑῆναι
1, 172 : παραφορὰς au lieu de παραϐολὰς
2, 31 : καὶ ajouté avant κατεσκεψάμην
2, 32 : ἑλκύσει ὡς au lieu de τοῦ ἑλκύσαι εἰς
2, 102 : ἀφεῖλον au lieu de ὑφεῖλον
2, 124 : σὺν ajouté avant τὰ
2, 131-2 au lieu de 2, 131 (le stique en devient deux, à partir de τῇ σοφίᾳ)
2, 143-4 : le premier stique s’arrête non pas après ἐγὼ, mais après συνάντημα ἒν
2, 15[6] : le stique διότι ἄφρων ἐκ περισσεύματος λαλεῖ est supprimé
2, 163 : ταῖς ἡμέραις ταῖς ἐρχομέναις au lieu de αἱ ἡμέραι αἱ ἐρχόμεναι
2, 183 : γενησομένῳ au lieu de γινομένῳ
2, 202 : τῷ ajouté après παντὶ
2, 211 : ὅ τι au lieu de οὗ
2, 213 : ᾧ au lieu de ὃς
2, 242-3 : l’alinéa séparant les stiques est non pas après τῇ ψυχῇ αὐτοῦ, mais après πίεται
2, 25 : πίεται au lieu de φείσεται
2, 102 : ἀφεῖλον au lieu de ὑφεῖλον
2, 261-2 au lieu de 2, 261-3 : la fin du premier stique est mise après πρὸ προσώπου αὐτοῦ et non après ἀγαϑῷ et celle après σοφίαν est supprimée
2, 266 : point en haut supprimé après ϑεοῦ
3, 12 : καιρὸς τοῦ τεκεῖν (3,21 chez Rahlfs) est déplacé à la fin du stique 3,12 après οὐρανόν.
3, 113-4 : l’alinéa séparant les stiques est non pas après ἄνϑρωπος, mais après ϑεός
3, 161-2 : l’alinéa séparant les stiques est non pas après κρίσεως, mais après ἥλιον
3, 163 au lieu de 3, 163-4 : les deux stiques n’en forment plus qu’un
3, 163 : εὐσεϐής au lieu de ἀσεϐής
3, 184-5 : l’ajout d’une virgule et d’un alinéa après εἰσίν créent un stique supplémentaire
3, 223-4 : l’ajout d’un alinéa après ἐν ποιήμασιν αὐτοῦ crée un stique supplémentaire
3, 225 : ἂν au lieu de ἐὰν
5, 31 : ἂν supprimé après καϑὼς
5, 34 : σὺ οὖν au lieu de σὺν
5, 61 : ματαιοτήτων καὶ λόγων πολλῶν au lieu de ματαιότητες καὶ λόγοι πολλοί
5, 81-2 : la virgule et l’alinéa après ἐστι sont déplacés après περισσεία γῆς
5, 101 : τῆς supprimé après πλήϑει
5, 103 : ἀρχὴ au lieu de ἀλλ’ ἢ
5, 121 : virgule supprimée après ἥλιον
5, 161 : ἐν ajouté avant πένϑει
5, 185 : point supprimé après ἐστιν
6, 33 : οὐ πλησϑήσεται au lieu de οὐκ ἐμπλησϑήσεται
6, 81 : ὅ τι au lieu de ὅτι τίς
6, 82 : διὰ τί au lieu de διότι
6, 82 : point d’interrogation final au lieu de la virgule (après ζωῆς)
6, 112 : τίς περισσεία au lieu de τί περισσὸν
7, 24 : ἀγαϑὸν ajouté après δώσει
7, 61 : ὅτι supprimé avant ὡς
7, 72 : ἀπολλύει au lieu de ἀπόλλυσι
7, 142 : ἰδὲ ἐν ἡμέρᾳ κακίας au lieu de ἐν ἡμέρᾳ κακίας ἰδέ
7, 211 : ἀσεϐεῖς ajouté après λαλήσουσιν
7, 221 : πλειστάκις πονηρεύσεται placé en atéthèse
7, 222 : <γε> ajouté comme conjecture après καί
7, 254 : ὀχληρίαν au lieu de σκληρίαν
7, 261 : αὐτήν, καὶ ἐρῶ ajouté après ἐγὼ
7, 264 : δεσμὸς εἰς χεῖρας au lieu de δεσμοὶ χεῖρες
7, 282 : καὶ ajouté avant ἄνϑρωπον
8, 11 : ὧδε σοφός au lieu de οἶδεν σοφούς
8, 83 : τοῦ supprimé avant ϑανάτου
8, 84 : ἡμέρᾳ πολέμου au lieu de τῷ πολέμῳ
8, 102-3 : καὶ ἐπορεύϑησαν (au lieu de ἐπορεύϑησαν) déplacé au début du stique 3
8, 122 : αὐτῶν au lieu de αὐτῷ
8, 154-5 : ἐν μόχϑῳ αὐτοῦ déplacé à la fin du stique 4
8, 155 : ἃς (la virgule étant supprimée) au lieu de , ὅσας et le stique 6 de Rahlfs devient la 2e moitié du stique 5
8, 172-3 : τοῦ εὑρεῖν déplacé à la fin du stique 2 ; les stiques 3 et 4 de Rahlfs sont réunis en un seul stique 3
9, 26 : ὣς au lieu de ὧς
9, 27 : ὣς au lieu de ὡς
9, 91 : καὶ ajouté avant ἰδὲ
9, 92 : τὰς ajouté après πάσας
9, 94 : τὰς ajouté après πάσας
9, 103-4 : καὶ σοφία déplacé à la fin du stique 3
10, 122 : καταποντίσουσιν au lieu de καταποντιοῦσιν
10, 143-4 : ὅ τι ajouté avant ὀπίσω au début du stique 4 (ce qui fait 2 stiques au lieu d’un seul stique 3)
10, 151 : αὐτόν au lieu de αὐτούς
10, 202 : ταμείοις au lieu de ταμιείοις
10, 204 : τὰς πτέρυγας ἔχων au lieu de ἔχων τὰς πτέρυγας
10, 204 : σου ajouté après λόγον
11, 11 : τὸν supprimé avant ἄρτον
11, 33-4 : τόπῳ, déplacé à la fin du stique 3
12, 62 : τὸ ajouté avant ἀνϑέμιον
12, 92 : ἄνϑρωπον au lieu de λαόν
12, 113 : συνϑεμάτων au lieu de συναγμάτων
12, 21 : τοῦ ajouté avant ποιῆσαι

Variantes supplémentaires dans le corpus attribué à Jean Chrysostome

J’aimerais à présent apporter une petite pierre à l’édifice avec quelques variantes supplémentaires que j’ai trouvées dans un corpus que je connais un peu mieux. Concernant le Chrysostome indubitablement authentique, j’ai déjà publié une analyse et me contente ici d’y renvoyer[2].

Concernant le commentaire qui est transmis sous le nom de l’Antiochien et que P. Gentry, suivant S. Leanza, l’éditeur du texte, qualifie de pseudo-chrysostomien, il n’aurait pas été inutile de tenir compte de mes arguments montrant que l’authenticité du texte, même difficile à prouver, n’est pas inenvisageable[3]. Le caractère antiochien du texte pourrait être en effet confirmé ou infirmé ; en l’état, P. Gentry note – et cela m’intéresse au plus haut point – des similitudes avec le groupe des témoins du texte égyptien ancien. En attendant un examen plus attentif de la question, je me permets de signaler les variantes du commentaire (sigle P, en précisant au besoin, quand il s’agit d’une citation incidente dans le commentaire, la page et la ligne de l’édition de S. Leanza) qui ne sont pas indiquées dans l’apparat critique, déjà bien assez riche au demeurant :

2, 263 ἁμαρτάνοντι : ἁμαρτωλῷ P
3, 113 ὁ1 om. P
3, 212 εἰς om. P
4, 14 ἰδοὺ : εἶδον P
4, 15 αὐτοῖς : αὐτοὺς P
4, 32 οὔπω : οὐκ P
4, 92 ἀγαϑὸς om. P
4, 121 ἐπικραταιώϑη : συνεκραταιώϑη P
4, 131 καὶ om. P p. 93, l. 45
5, 21 περισπασμοῦ : πειρασμοῦ P
5, 75 αὐτούς : αὐτοῖς P
5, 92 αὐτῶν P (commentaire) : αὐτοῦ P (lemme)
5, 101 ἐπληϑύνϑησαν : ἐπλήσϑησαν P
5, 101 ἔσϑοντες :  ἐσϑίοντες P
5, 102 τί om. P
5, 114 ὑπνῶσαι : καϑεύδειν P
5, 142 ἐσπιστρέψει : ἀποστρέψει P
6, 91 πορευόμενον : περίσσευμα P
6, 103 καὶ om. P
6, 121 ἐν ante τῷ praem. P
7, 21 βέλτιον P p. 74, l. 51 : ἀγαϑὸν
7, 22 ὅτι πορευϑῆναι om. P p. 74, l. 52
7, 22 γέλωτος P p. 74, l. 52 : πότου
7, 145 εὕρῃ : εὑρεϑῇ P
7, 145 ὁ ἄνϑρωπος om. P
7, 145 αὐτοῦ : ἀνϑρώπου P
7, 182 γε om. P
7, 182 μὴ ἀνῇς : μιάνῃς P (lemme et commentaire)
7, 221 πλειστάκις : πολλάκις P
7, 241 αὐτὴ : αὕτη P
7, 252 καὶ ψῆφον om. P
7, 263 αἱ ante σαγῆναι praem. P
7, 281 ὃν ἔτι : καὶ P
8, 112 ταχύ om. P
8, 146 εἶπα : πνεῦμα P
9, 14 τοῦ om. P
9, 21 ἐν τοῖς πᾶσιν om. P
9, 24 καὶ1 om. P
9, 31 post τοῦτο add. εἶδον P
9, 117 τοῖς πᾶσιν : ἓν σὺν πᾶσιν P (et non seulement σὺν πᾶσιν)
9, 123 τὰ ϑηρευόμενα om. P
9, 153 ἐκείνου om. P (dans l’édition de Göttingen ἐκείνου est renvoyé à la ligne suivante comme chez Rahlfs, et même à la page suivante, p. 224)
10, 42 τὸν ante τόπον praem. P
10, 52 ὃ om. P
10, 62 καϑήσονται : καϑεσϑήσονται P
10, 82 ἐν αὐτῷ : εἰς αὐτὸν (post ἐμπεσεῖται) P
10, 92 le stique n’est pas omis par P, il est déplacé après 10, 101
10, 92 σχίζων : σχίζοντος P
10, 92 ἐν : ἐπ’ P
10, 104 τοῦ ἀνδρείου : τῷ ἀνδρὶ P
10, 104 σοφία : ἐν σοφίᾳ P
10, 111 ὁ om. P
10, 111 οὐ ψιϑυρισμῷ : καιρῷ ϑερισμοῦ P
10, 142 τί om. P
10, 151 τῶν ἀφρόνων : ἄφρονος P (sans τοῦ)
10, 151 οὐ ψιϑυρισμῷ : καιρῷ ϑερισμοῦ P
10, 171 σύ om. P
10, 182 ἀργίᾳ : ἀργίαις P
11, 33 καὶ1 om. P
11, 52 ἐν γαστρὶ om. P
11, 62 ἀφέτω : ἀφιέτω P
11, 71 καὶ1 om. P
11, 92 ἐν — σου om. P
12, 31 τῆς om. P
12, 43 τοῦ om. P
12, 131 ἀκούεται : ἄκουε P p. 67 l. 6
12, 132 post ὅτι add. δὴ P p. 67 l. 7
12, 143 καὶ om. P p. 67 l. 9

En conclusion, qu’il me soit permis de rendre hommage au Septuaginta-Unternehmen de Göttingen et à ses collaborateurs, et de souligner l’importance d’une telle entreprise, qui va bien au-delà d’un simple programme scientifique. Songeons seulement qu’un Origène, qu’un Jérôme en auraient rêvé. Songeons seulement que l’enjeu n’est rien de moins que le texte de la Bible elle-même. Plusieurs personnes y ont déjà consacré le labeur de toute une vie. La valeur de ces éditions se compte en siècles et contribue de manière singulière au rayonnement des humanités.

[1] Voir https://www.vandenhoeck-ruprecht-verlage.com/themen-entdecken/theologie-und-religion/exegese/2346/septuaginta-band-11-2

[2] « L’Ecclésiaste chez Jean Chrysostome », dans L. Mellerin (éd.), La réception du livre de Qohélet (Ier-XIIIe siècle), Paris 2016, p. 149-161, en particulier p. 150-155.

[3] « Questions sur l’authenticité du Commentaire pseudo-chrysostomien sur l’Ecclésiaste », dans Giovanni Crisostomo. Oriente e Occidente tra IV e V secolo. XXXIII Incontro di studiosi dell’antichità cristiana, coll. Studia Ephemeridis Augustinianum 93, Rome, 2005, p. 463-475.

Usages bibliques d’Irénée étudiés à l’aide de Biblindex

mar, 27/08/2019 - 12:40

Conférence donnée en mars 2019 à l’Université Grégorienne (Rome)

Une version écrite de cette conférence est publiée : « Etude des usages bibliques d’Irénée de Lyon à l’aide de Biblindex », dans A. Bastit-Kalinowska, J. Verheyden (dir.), Irénée de Lyon et le début de la Bible chrétienne, Actes de la journée du 1. VII.2014 à Lyon, Collection “Instrumenta Patristica et Mediaevalia” 77, Brepols, Turnhout 2017, p. 35-62.

Recension : Claire Clivaz, Écritures digitales. Digital Writing, digital Scriptures, DBS 4, Brill, Leiden 2019.

lun, 22/07/2019 - 19:24

Une version du livre en accès libre est disponible grâce au soutien du Fonds National Suisse, à l’adresse suivante : https://brill.com/view/title/54748

Comme le titre le montre d’emblée, jouant sur le double sens du mot « Écritures » en français, rendu par les deux termes anglais de Writing et de Scriptures, la nécessaire collaboration entre les langues pour rendre compte du phénomène des digital humanities constitue un leitmotiv de ce livre, dont l’un des enjeux est de montrer l’incidence du référentiel linguistique sur la compréhension des phénomènes qui se nouent dans la transition numérique. Globalement rédigé en français, il comporte au terme de chaque chapitre un résumé substantiel en anglais, bien utile pour ressaisir, autrement, le fil de la pensée très touffue qui s’est développée en français.

Partant d’avis différenciés sur l’impact de l’ère numérique quant aux rapports entre notre corporalité et les supports d’écriture, l’auteur entend montrer qu’un « nouveau rapport du corps de l’homme aux machines » (J. Derrida) est induit par le développement de l’écriture digitale, et que les Écritures sont un lieu qui le manifeste particulièrement. Elle pointe l’imprégnation biblique des réflexions et du vocabulaire des digital humanities – par exemple, la nuée mystérieuse et toute-puissante du cloud, le nom de l’ordinateur « qui se trouve dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde » (J. Perret). Si l’on ajoute à cela des faits historiques, comme l’importance de la figure tutélaire du jésuite R. Busa dans l’émergence des digital humanities ou le rôle du révérend anglican John W. Ellison, premier à croiser informatique et Bible dans les années 50, et que l’on observe le rôle prépondérant que les sciences bibliques ont toujours joué dans les travaux informatiques des sciences humaines, on comprend les allers-retours du livre entre une réflexion sur la place des Écritures dans le tournant digital et une réflexion plus générale sur les fondements philosophiques et matériels de ce tournant.

Le titre du premier chapitre, « Les Écritures hors du livre », sonne comme une provocation, mais l’auteur veut précisément montrer que le christianisme n’est pas une religion du « livre », idée qui sera précisée dans le dernier chapitre. L’atteste l’importance particulière des projets numériques appliqués aux études bibliques, dont l’auteur dresse un panorama suggestif. Plutôt que l’adage sola scriptura, c’est celui de sola lectura qui décrit le mieux les phénomènes à l’œuvre dans cette nouvelle ère numérique : l’objectif de toutes ces entreprises est de toucher un public, une « communauté invisible » (K. Barth) de lecteurs. Si la langue allemande parle d’ « émancipation » de l’Écriture hors du livre, le français utilise plutôt le terme de « dissociation ». Le monde anglophone connaît aussi l’opposition de deux termes, eversion/disruption, pour penser l’avènement du cyberespace. Ces variations lexicales illustrent que l’extension de l’ère numérique est vue avec plus ou moins d’inquiétude, comme un défi ou une menace, pour les Écritures et pour l’homme, notre auteur privilégiant clairement la première option.

Comme le développe le chapitre 2, le français rend digital humanities par deux expressions : « humanités digitales » et « humanités numériques ». Si l’on a beaucoup réfléchi sur l’opposition entre les deux adjectifs, « digital » rendant mieux compte du maintien de la place du corps, en particulier de l’usage de l’index dans les deux sens de ce mot, dans un monde numérique qui reste matériel même si sa matérialité diffère de celle du livre, on a peu remarqué la réintroduction dans le vocabulaire français du substantif « humanités » au pluriel, qui lui aussi, au XVIe ou au XVIIe siècle, revêtait une pluralité de sens liés à la chair, à l’incarnation. Mais l’allemand et l’hébreu, dans leurs façons de rendre l’expression digital humanities, nous invitent à considérer aussi l’esprit. Le célèbre article d’Alan Turing paru en 1950, « Computing machinery and intelligence », ainsi que les réflexions d’Ada Lovelace et de F. L. Menabrea sur la Machine Analytique, ancêtre de l’ordinateur, en 1842, complétés par l’article de V. Bush publié en 1945,  s’avèrent des points de départ très féconds pour penser le lien entre esprit et machine. Ils laissent ouverte la question de savoir si l’ordinateur ne peut effectivement faire que ce qu’on lui dit de faire, s’en remettant à l’expérimentation pour faire progresser le débat. C. Clivaz esquisse alors une ouverture sur la notion de genre qui pourrait bien être une clef de compréhension de l’ère numérique, mais cela reste à développer. Le recours  à l’approche poétique pour faire intervenir la notion d’unthought, en plus de celles de mind, spirit et de brain, se présente aussi comme une piste esquissée.

Le troisième chapitre, le plus long, « Écrire dans la matière digitale », s’interroge sur le rapport au corps induit par l’écriture digitale, à partir d’entretiens donnés par J. Derrida, et en convoquant nombre de penseurs depuis l’Antiquité. L’écriture digitale pose des traces qui nous échappent, elle s’inscrit dans un continuum entre oralité et écriture et adopte un rythme différent de celui de l’écriture traditionnelle ; elle se produit dans un lieu de mystérieux équilibre entre la rationalité du logos et la folie de l’attraction magnétique de la pierre d’Héraclée, un lieu que C. Clivaz, suivant Derrida, qualifie du nom grec de khôra : un lieu qu’on ne sait pas décrire, mais dont on perçoit les effets sur nous. Les conséquences de ce changement de lieu de l’écriture sont multiples. Tout d’abord, le « je » auctorial devient poreux et collectif, et soumis à des formes de gouvernance politique et économique, ce qui, pour C. Clivaz, doit nous inciter à défendre ce qui reste de notre « for intérieur », qu’elle décrit notamment à l’aide de la notion de tropismes empruntée à N. Sarraute. Ensuite, des attributs du livre – couverture, index, notes de bas de page – disparaissent, les fonctionnalités qu’ils remplissaient étant prises en charge autrement, de façon encore mouvante, sur l’internet caractérisé par l’hypertextualité. Mais elle met surtout l’accent sur ce qui est ajouté dans le numérique : la multimodalité, puisqu’à l’écrit se mêlent de façon de plus en plus indissociable l’image et le son ; le code informatique, à considérer comme un langage à part entière, et à penser dans ses liens avec le code génétique.

Enfin, c’est la notion même de corpus qui est bousculée par l’ère numérique, ce que le chapitre 4 va explorer sur l’exemple particulier des Écritures. L’émergence de très nombreux projets numériques relatifs à la Bible n’a paradoxalement pas donné lieu à des réflexions sur le statut du texte biblique. Faute d’approches pluridisciplinaires, il faut attendre 2017 pour voir paraître une monographie consacrée à la Bible dans la culture digitale (Siker, Liquid Scripture). L’ordinateur est souvent considéré comme un outil neutre, pratique pour la critique textuelle ; or la notion même de texte original, comme le montre U. Eco, est remise en question par le numérique, et pour décrire la transmission des formes textuelles, mais surtout les corpus de textes, la métaphore de l’arbre semble devoir être remplacée par d’autres plus fluides, en particulier celles du mycélium ou encore du blob, être unicellulaire adaptable, susceptible de fusionner avec d’autres, dont le mode de fonctionnement est complètement décentralisé. Le blob permet de penser des processus de transmission sans contraindre à y définir une causalité. Du côté de l’exégèse et de la théologie, les quelques analyses consacrées aux liens entre Bible et numérique se sont intéressées à la question de la canonicité, potentiellement menacée par la disparition des corpus de textes au profit de collections d’objets digitaux, même si l’on constate que des cadres communautaires clairs président toujours à la diffusion des Écritures dans les applications web. L’auteur en vient alors à sa thèse centrale, à savoir que c’est la multimodalité des collections digitales qui permet l’émergence d’un nouveau rapport du corps aux machines, ce qu’elle illustre singulièrement à propos des Écritures. Leur lien au livre passait par le corps, mais l’ère numérique ne fait que développer une nouvelle forme de matérialité, appréhendable par les « documents matériels immatériels », pour reprendre l’oxymore de M. Olender.

Ce livre est écrit, pensé comme un objet numérique, articulé autour d’hyperliens que l’auteur peine à formaliser par des renvois internes incessants. La structure même de l’ouvrage est plurielle : si la lecture linéaire est possible, les deux premiers chapitres et les deux derniers étant liés par leur méthodologie (respectivement définition d’un cadre global, argumentation de la thèse), les chapitres 1 et 4, 2 et 3 sont liés deux par deux par leur thématique (respectivement les Écritures, les humanités digitales en général). Cela conduit à des redites, mais introduit par là-même le lecteur à une nouvelle façon de lire qui se heurte aux limites du livre imprimé et rend souhaitable la publication numérique.

Le parcours proposé est d’une très grande richesse. Il s’appuie sur une large bibliographie, tant dans le domaine de la philosophie du langage, des études bibliques que des humanités numériques. L’auteur lance de nombreuses idées, très suggestives, qui invitent à plus de vigilance pour penser notre rapport aux médias numériques et leur incidence sur notre façon de chercher. Elle montre de façon très nuancée les continuités et les ruptures entre ancienne et nouvelle ères. Il est par exemple intéressant d’imaginer que les humanités, digitales ou numériques, seront vraisemblablement de nouveau appelées les « humanités » tout court, dès lors que leur appréhension par le numérique aura été assimilée comme une évidence dans notre paradigme. Dans ce livre foisonnant, il est souvent difficile de suivre le fil ; mais c’est précisément parce que la matière traitée, encore mouvante et insaisissable telle le « blob », ne se prête pas à une vision synthétique, mais bien plutôt à des confrontations d’intuitions, d’observations parcellaires. Saluons donc le courage de C. Clivaz d’avoir osé une monographie, qui se révélera sans doute à maints égards visionnaire, sur cette ère digitale en train de se construire.

Laurence Mellerin

 

Logo CNRS    Logo université Jean Monnet  Logo ENS Lyon