UMR 5189

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Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

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Les ateliers de verriers et de faïenciers de l’Égypte gréco-romaine

Face à la découverte exceptionnelle au début des années 1990 de dix-sept fours à bassin de fusion sur le site de Bet Eli’ezer en Israël, datés des VIe-VIIe siècles, il a semblé important, au vu de la réputation des arts verriers en Égypte, d’essayer d’y repérer de telles structures. Menée par Marie-Dominique Nenna (CNRS, Hisoma), le programme Ateliers primaires de verriers de l’Égypte gréco-romaine a été initié en 1996. Les prospections de surface dans la région d’Alexandrie et dans le Wadi Natrun (1996-2001) ont conduit à l’identification de cinq sites d’ateliers primaires, deux en Maréotide, à Taposiris Magna et à Maréa-Philoxénité, et trois dans le Wadi Natrun à Beni Salama, Bir Hooker et Zakik.

Carte du Nord-Ouest de l’Égypte
Carte du Nord-Ouest de l’Égypte © Mission archéologique du Wadi Natrun (MAWN)

Après des prospections géophysiques menées sur les sites du Wadi Natrun (2000-2003), le site de Beni Salama, à l’entrée orientale du Wadi Natrun, a été sélectionné pour une fouille.

Kôms de verriers
Kôms de verriers © MAWN

Menée de 2003 à 2009, la fouille a livré une série de fours à bassin de fusion de verre de très grande taille. Ces découvertes sont exceptionnelles à la fois par leur date, leurs dimensions et leur très bon état de conservation. Il s’agit en effet des fours à bassin de fusion les plus anciens découverts jusqu’à aujourd’hui puisqu’ils sont datés par le matériel associé des Ier-IIe siècles apr. J.-C.

Dernier état du four primaire du secteur 2, 2007
Dernier état du four primaire du secteur 2, 2007 © MAWN

Chambre de chauffe et bassin de fusion rectangulaire sont alignés sur un axe Nord-Ouest/Sud-Est selon les vents dominants et le bassin était en grande partie enterré, probablement jusqu’au départ de la voûte. Les bassins de fusion sont très grands (2 m sur 6-7 m en dimensions internes), plus grands que tous les parallèles découverts jusqu’aujourd’hui, et dotés de murs imposants constitués de grandes briques rectangulaires – jusqu’à 1,80 m d’épaisseur pour les longs murs et 2,50 m pour le mur arrière. Ils étaient couverts par une voûte en berceau aplati composée de deux types de briques courbes de faible largeur.

Plan restitué du four occidental du secteur 1
Plan restitué du four occidental du secteur 1 © MAWN

La chambre de chauffe, dont les vestiges sont très fragmentaires, devait avoir la forme d’un carré de 2 m de côté (dimensions internes), à l’intérieur de laquelle des compartiments étaient réservés à la chauffe et à l’évacuation des cendres. Elle était sans doute ouverte vers le bassin sur toute sa largeur.

Chambre de chauffe du four occidental du secteur 1 en cours de fouilles, 2009
Chambre de chauffe du four occidental du secteur 1 en cours de fouilles, 2009 © MAWN

Sur un des côtés du four, était aménagée une zone « propre » dallée de petites briques carrées, destinée au dépôt et au mélange  des matières premières (sable et soude minérale [natron]). Un dispositif de palier permettait de monter sur la voûte du four.

Zone dallée et palier du four du secteur 2 lors de sa deuxième phase d'activité, 2007
Zone dallée et palier du four du secteur 2 lors de sa deuxième phase d’activité, 2007 © MAWN

On peut tenter de restituer les différents étapes du fonctionnement du four. Pendant une très longue période, jusqu’à trente jours peut-être, le mélange de sable et de soude était versé progressivement à l’intérieur du bassin par des orifices dans la voûte, et devait être chauffé jusqu’à 1200 degrés. Le mélange vitrifiable est chauffé par la réverbération de la chaleur contre la voûte et son accumulation dans le laboratoire. On dispose d’éléments qui nous indiquent que des roseaux ont été employés, combustible d’usage courant en Égypte ancienne, à haute puissance calorifique et abondant sur les bords du lac ; on peut supposer aussi la présence de tamaris, d’acacias et de palmier.

Récolte de roseaux sur le bord du lac El-Fazda
Récolte de roseaux sur le bord du lac El-Fazda © MAWN

Après la chauffe grâce à laquelle une dalle de verre d’entre 15 et 20 tonnes était produite, toute la voûte ou seulement une partie et un des murs longs du bassin étaient démantelés pour récupérer le verre. La dalle était débitée en blocs d’une taille transportable vers les ateliers secondaires.

Blocs de matière vitreuse polluée et de verre brut
Blocs de matière vitreuse polluée et de verre brut © MAWN

Les verriers se réimplantaient ensuite sur le même emplacement, tirant parti de l’induration du sol et des murs déjà présents, surélevaient ces derniers, reconstruisaient l’un des murs longs et la voûte du bassin, ainsi que la chambre de chauffe. Les fouilles ont en effet livré des vestiges correspondant à trois fours superposés dans le cas du four occidental du secteur 1 et à quatre fours superposés dans celui du four occidental du secteur 2.

Sondage à l’intérieur du bassin du four du secteur 2, 2009
Sondage à l’intérieur du bassin du four du secteur 2, 2009 © MAWN

Les dimensions de ces fours ne cessent d’étonner ; elles impliquent une maîtrise technique, qui n’avait pas été identifiée dans l’état de la recherche à une époque aussi ancienne. Les fours à réverbère sont en effet connus dans l’Antiquité, mais ils sont toujours de petite taille. Le passage à des fours de grandes dimensions implique une maîtrise de la chaleur jusqu’alors inconnue. La capacité de production des ateliers du Wadi Natrun semble énorme, par rapport à ce qui était attesté jusque là : en effet, on y produisait une dalle qui devait avoisiner entre 15 et 20 tonnes de verre brut. Cette révolution technologique se déroule à la même époque qu’une autre révolution : celle de l’invention du verre soufflé et de sa diffusion dans toutes les provinces de l’Empire.

Soutiens de la mission

Conseil Suprême des Antiquités de l’Égypte
Ministère des affaires étrangères
Hisoma (UMR 5189 du CNRS)
Centre d’Études Alexandrines (CEAlex, USR 3134 du CNRS)
Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO)
Institut National de recherches archéologiques préventives (INRAP

Direction

Marie-Dominique Nenna

Collaborations

Ismaël Awad (topographe, CEAlex), Jasmin Badr (architecte, Université de Bamberg), Christophe Benech (géophysicien, Archéorient, UMR 5133) Aurore Louis (archéologue, INRAP), Sylvie Marchand (céramologue, IFAO), Sandrine Marquié (céramologue, Pôle Archéologie préventive de Metz Métropole), Véronique Merle (archéologue, INRAP), Christiane Hochstrasser-Petit (dessinatrice et spécialiste de vannerie), Valérie Pichot (archéologue, CEAlex), Laudine Robin (archéologue, chercheur associée Archéologie et Archéométrie UMR 5138), Cécile Shaalan (topographe, CEAlex), Émilie Thivet (Service d'archéologie préventive de Besançon).

Vidéo

L’oasis du verre (Les métiers de l’archéologie, vol. 11), film de 22 mn, réalisation R. Collet et M.-D. Nenna, 2009 (en françaisanglaisarabe et italien)

Bibliographie

M.-D. Nenna, « Production et commerce du verre à l’époque impériale : nouvelles découvertes et problématiques », Facta. A Journal of Roman Material Culture 1, 2007, p. 159-181.

M.-D. Nenna, « Les ateliers primaires de l’Égypte gréco-romaine : Campagne de fouilles 2005 sur le site de Beni Salama (Wadi Natrun) », ASAE 81, 2007, p. 267-324.

M.-D. Nenna, « Nouveaux acquis sur la production et le commerce du verre antique entre Orient et Occident », dans H. Amrein, E. Deschler-Erb, S. Deschler-Erb (éd.), Congrès International Crafts 2007 : Artisanat et Société dans les provinces romaines (Zurich, 2007)Zeitschrift für Schweizerische Archäologie und Kunstgeschichte 65.1-2, 2008, p. 61-65.

M.-D. Nenna, « Les ateliers primaires de l’Égypte gréco-romaine : Campagne de fouilles 2006 sur le site de Beni Salama (Wadi Natrun) », ASAE 83, 2009, p. 303-358.

M.-D. Nenna, « Les ateliers primaires de l’Égypte gréco-romaine : Campagne de fouilles 2007 sur le site de Beni Salama (Wadi Natrun) », ASAE 84, 2010, p. 259-316.

M.-D. Nenna, « Innovation et tradition dans la production des verres de l’Égypte romaine », dans P. Ballet (éd.), Grecs et Romains en Égypte : Territoires, espaces de la vie et de la  mort, objets de prestige et du quotidien (Paris, 2008), Le Caire, 2013, p. 309-325.

M.-D. Nenna, « Primary Glass workshops in Graeco-Roman Egypt : Preliminary Report on the Excavations on the site of Beni Salama (Wadi Natrun) », dans I. Freestone, J. Bailey et C.M. Jackson (éd.), Glass in the Roman Empire, in honour of Jennifer Price, sous presse.

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