UMR 5189

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Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

image oiseau MOM

Paysages d’Orient et de Méditerranée

Une étude comparée de la description des lieux dans le discours géographique antique

Cinq rencontres sous forme d’atelier de travail, organisées conjointement par : Stéphane Lebreton (CREHS - Université d’Artois), Didier Marcotte (Crimel – Université de Reims) et Pierre Schneider (Hisoma/MSH Maison de l’Orient et de la Méditerranée – université d’Artois).
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1- Présentation du projet

Paysage et description des lieux dans le savoir géographique antique.

Le paysage – un terme qui fait son apparition à la Renaissance – a fait l’objet de recherches poussées dans les champs disciplinaires qui considèrent sa dimension esthétique (peinture, littérature), esthétique et sociale (architecture ; écoles du paysage). Cependant, le paysage a été, et est un objet de recherche majeur pour la géographie : de Humboldt à la géographie contemporaine, la bibliographie est considérable. 

La question du « paysage » n’est pas étrangère au domaine de l’antiquité,  mais elle entre dans des segments de recherche spécifiques :
1) l’archéologie (archéologie du paysage)
2) les études littéraires (par exemple, la nature et la fonction du paysage dans la  poésie lyrique latine, ou le paysage dans les poèmes homériques)
3)  l’iconographie antique (par exemple, les fresques des villas vésuviennes ou les mosaïques). 

En d’autres termes, les textes grecs et romains qui sont spécifiquement dévolus à la description du monde habité (chorographie ; monographies du type Persika …) et ceux qui incorporent des descriptions de lieux (historiographie [Hérodote, Polybe, Procope de Césarée …] ; biographie [histoires d’Alexandre le Grand]) sont plutôt restés à l’écart. Or les « paysages » (au sens très ouvert de « représentation des traits et formes d’un espace limité ») abondent dans ces textes.

En voici deux exemples :

  • Le Port de Calpé est à mi-chemin entre Héraclée et Byzance, quand on vient par mer de l’une ou de l’autre ville. Un promontoire s’avance dans la mer ; la pointe qui y descend est formée par un rocher escarpé, qui n’a pas moins, à l’endroit où il est le plus bas, de vingt brasses de hauteur. La langue de terre qui relie ce promontoire à la côte a environ quatre plèthres de large et sur ce promontoire l’espace est suffisant  pour contenir dix mille habitants. Le port au pied même du rocher a son rivage orienté vers le couchant. Une source abondante d’eau douce jaillit près de la mer, dominée par le promontoire. Il y a là, sur le bord même de la mer, une forêt d’arbres de toutes sortes, surtout de ceux dont le beau bois sert à la construction des navires. La montagne qui s’avance dans l’intérieur du pays n’a pas moins de vingt stades, de grands arbres de toute essence croissent à profusion. Le reste du pays est beau et spacieux, avec de nombreux villages habités : en effet, le sol produit de l’orge, du blé, toutes sortes de légumes, du millet, du sésame, quantité de figues, des vignes nombreuses qui donnent un vin agréable ; en un mot, tout y pousse, sauf les oliviers. (Xénophon, Anabase,6, 4, 3-6).

  • À partir de cet endroit (la mer Rouge, probablement dans la région d’Aqiq [Soudan]), le golfe commence à se resserrer et à s’infléchir vers les régions de l’Arabie. Et, dans la nature  de la terre et de la mer, il se produit un changement dû au caractère spécifique des lieux : le pays qui se présente est entièrement bas, sans aucune hauteur pour le dominer ; la mer, dont le fond affleure, n’offre nulle part plus de trois brasses d’eau ; et sa couleur est absolument verte. Cette teinte lui vient, à ce que l’on dit, non d’une propriété naturelle de l’élément liquide, mais de l’abondance de la mousse et des algues qui apparaissent en transparence depuis le fond de l’eau. Aussi, pour les embarcations munies de  rames, la mer est-elle propice en ces parages parce qu’elle n’y roule pas de vagues sur une grande distance et qu’elle offre une quantité stupéfiante de poissons à pêcher (Diodore de Sicile, 3, 40, 2-3).

Les grandes études de l’histoire de la géographie antique ne traitent pas la question en tant que telle. Le  dernier ouvrage en date (D. Dueck) ne l’aborde pas en tant que domaine d’études à part entière dans son chapitre intitulé « Descriptive Geography » : le paysage (« landscape ») se limite à quelques allusions (voir p. 26 ; 31-32 ; 36-37). Il y a , par ailleurs, peu d’articles qui se consacrent à cette question : pour donner un exemple, celui de P. Pédech (« Le paysage chez les historiens d’Alexandre (1)», Quaderni di Storia 1 (1975) 1-14) est un catalogue d’extraits rangés dans l’ordre chronologique. À notre connaissance, seul se dégage un article de Chr. Jacob (« Essai de mise au point d’une méthode d’étude des paysages », in Lire le paysage, lire les paysages: actes du colloque des 24 et 25 novembre 1983, Saint-Etienne, 1984, 159-175) ; mais, comme son titre l’indique, c’est une série de propositions, qui attendent une exploitation. Ces réunions de travail se proposent donc de combler ce qui semble être un quasi-vide dans l’étude de la géographie antique.

2- Organisation et finalités du projet

Ce projet s’intéresse au « discours géographique ». Ce terme signifie que l’on ne se concentre pas seulement sur les  auteurs classés par nous comme « géographes » ou « chorographes » (Strabon, Ératosthène, Pomponius Mela, Denys le Périégète etc.), puisque, comme on l’a dit, la description des lieux peut apparaître chez les historiens  ou les rédacteurs de « monographie régionales ». De façon pratique, les auteurs retenus par les « classiques » de l’histoire de la géographie (Bunbury, Thomson …) doivent former le corpus de cette recherche.  Cependant il  ne faut pas s’interdire de débusquer le « discours géographique » en dehors de ce répertoire (par  exemple, l’une des meilleures descriptions de la mangrove tropicale se trouve chez Théophraste).

Le cœur du projet est la constitution d’un large échantillon de textes, d’un corpus apte à soutenir une réflexion d’ensemble. Il s’organise de la façon suivante : 

  • a) Chaque journée d’étude s’intéresse aux paysages d’un ensemble spatial déterminé, à savoir (dans l’ordre) : 1) paysages littoraux – 2) paysages fluviaux– 3) paysages urbains – 4) paysages de montagne – 5) paysages des marges. 
  • b) Les paysages du monde méditerranéen seront mis  en parallèle avec des paysages des mondes extra-méditerranéens, dans l’idée que cette approche comparative pourrait stimuler la réflexion. On a choisi, parce qu’elle offre un volume documentaire exploitable, la partie méridionale et orientale de l’oikoumenê, à savoir : les contrées de l’océan Indien ; l’Asie intérieure (Mésopotamie, Perse, Bactriane …) ; l’Éthiopie (au sens le plus large). 
  • c) Chaque journée comprend quatre dossiers documentaires, ou « études de cas ».

Chaque intervenant est invité à présenter un ensemble de documents  qui correspond aux critères définis ci-dessus. Cet échantillon est commenté – les pistes de recherches indiquées ci-après ne sont que des suggestions pour la réflexion.
L’insertion, à titre de comparaison, de descriptions que l’on peut trouver chez les voyageurs modernes, ou dans certaines géographies (Humboldt, Ritter, Reclus …), de gravures anciennes, de photographie  est vivement encouragée, comme dans l’exemple ci-dessous (description du littoral du Somaliland, entre Zeila et Berbera) :

  • Strabon, 16, 4, 14 : À la même hauteur (= longitude), dans l'intérieur des terres, se trouve la potamia (= vallée fluviale & embouchure) d’Isis et la potamia du  Nil, couvertes l'une et l'autre de ces précieux arbustes qui donnent la myrrhe et l'encens. On y signale également la présence d'un grand réservoir qu'alimentent les eaux qui descendent des montagnes.

G. Revoil, Voyage au pays des aromates, Paris, 1880

(Légende image : G. Revoil, Voyage au pays des aromates, Paris, 1880)

  • Th. von Heuglin, Reise in Nordost-Afrika und längs des Rothen Meeres im Jahre 1857, p. 430) : Die Gegend ist sehr gebirgig und in NÖ. zu O. befindet sich ein mehrere 100 Fuss hohe, steile Klippe die von drei Seiten vom Meer umspült und nur durch ein schmales Thal von der Gebirgen des Festlands getrennt ist. Diese Klippe heisst Chansirch [= ras Kharizira, à l’est de Berbera], ihre nördlichste Spitze ist unter 10° 52' N.Br. und zwischen ihrer Südostseite und dem Festland ist eine kleine seichte Bucht. Wadi und Gebirge sind nicht ohne Vegetation, so dass Kerems Bewohner einen ziemlichen Viehstand halten. Es besteht von hier aus einiger Handel mit Aden und werden ausser Schlachtvieh und Butter Gummi, Myrrhen, Straussenfedern (…) ausgeführt.

Encensiers dans les monts Daalo (Somaliland)

(Légende image : Encensiers dans les monts Daalo - Somaliland)

L’organisation sous forme  d’atelier de travail a pour but de susciter une ample discussion. Le nombre limité d’intervenants (quatre par journée) donne de l’amplitude horaire. Pour enrichir la discussion, un géographe, est invité à enrichir les réflexions.

Nous voudrions, avec cet atelier, mieux comprendre les principes et la finalité de la description des lieux dans la « géographie » antique. Nous suggérons à ce titre les thèmes et pistes de recherche suivants :

  • Définition de ce qu’est la singularité des lieux (idiômata tôn topôn) ; des composantes du paysage (éléments physiques, faune, flore ; présence des groupes humains) ; unité ou séparation de la description des lieux et de l’exposé ethnographique.
  • Typologie des descriptions (allusives, courtes, longues) et insertion de celles-ci dans le discours géographique et / ou ethnographique.
  • L’espace, ou échelle, du paysage décrit: lieu délimité (la Crau ; le golfe d’Aqaba) ou espaces plus vastes (le paysage fluvial du Nil à l’échelle de toute l’Égypte).
  • Point de vue et regard.
  • Outils intellectuels de la description : présence de l’autopsia ; réécriture et recomposition à partir d’autres sources ; critères de la similitude (analogie) et de la différence ; choix du lexique ; présence de stéréotypes et de récurrences.
  • Rôle de la dimension paradoxale.
  • Présence d’une sensibilité esthétique. 
  • Place de la description des paysages dans la construction du savoir sur l’oikoumenê : le paysage comme base des recherches antiques sur le climat ou la dynamique des forces terrestres (par ex. séisme, érosion : Strabon, 4, 1, 7 : la Crau) ; paysages et divisions de l’espace.

La mise à disposition du travail est envisagée de la façon suivante : les textes (antiques et modernes) seront regroupés en anthologie annotée / commentée. Celle-ci sera accompagnée d’une synthèse introductive. Le choix du support (papier – numérique) est à déterminer.
 

 

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