UMR 5189

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Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

image oiseau MOM

Amasa - Que faire avec un chiffre ? 

Véronique Chankowski, enseignante-chercheur Lyon 2, directrice du laboratoire HiSOMA

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Compte-rendu de la séance du 6 octobre 2014

La présence du chiffre dans les documents antiques renvoie directement à la question de la précision et de la technicité des sources : d’un emploi parfois qualifié d’imagé, voire de métaphorique, dans les textes littéraires, à leur présence souvent envahissante dans l’espace public sur les stèles de comptes gravés sur la pierre, les chiffres dans les sources antiques nous invitent à nous interroger sur la place de la quantification dans les sociétés qui les ont produites.

Les sources qui nous transmettent des chiffres pour les sociétés anciennes sont diverses, des usages littéraires et métaphoriques du chiffre et de l’accumulation, aux archives (inscriptions et papyrus), en passant par les évaluations en chiffres ronds que l’on trouve chez les historiens antiques. 

Une série particulière est composée des chiffres produits par les historiens contemporains, notamment les anglo-saxons : ce sont les figures, résultats d’un raisonnement à partir de modèles et de test-case studies, par méthode inductive ou déductive. 
De tels schémas (figures et modèles) ont une valeur intellectuelle parce qu’ils permettent de poser de bonnes questions historiques, mais ils ne sont généralement pas vérifiables dans le cas des sources antiques et finissent par remplacer une documentation absente en fournissant une interprétation plus ou moins définitive.
En effet, les sources chiffrées de l’Antiquité ne se laissent pas appréhender facilement, ce qui conduit Moses Finley à conclure, en 1982, au caractère pré-statistique des sociétés anciennes, qui, d’après lui, n’ont pas de pensée économique et dont les chiffres parvenus jusqu’à nous n’avaient pas vocation à permettre à ces sociétés, par leur enregistrement, une analyse du passé, du présent ou du futur. (visuel : ID 158) 

Néanmoins, dans le mouvement de réinvestissement par les historiens modernes du champ de l’histoire économique de l’Antiquité, l’affirmation de Finley a été largement contestée et l’analyse des chiffres antiques n’est plus une aporie.
Deux exemples permettent d’en prendre conscience :

* Le recensement de Démétrios de Phalère à Athènes après 322, dont le résultat nous est transmis par un fragment d’un historien de l’époque, Ctésiclès. Le chiffre de 430.000 personnes pour la population d’Athènes, longtemps considéré comme fantaisiste, paraît désormais probable, d’après les récents travaux de démographie antique (M. H. Hansen à Copenhague). L’analyse des chiffres porte souvent un enjeu d’interprétation socio-culturel important : société esclavagiste ou non, minorité exerçant le pouvoir politique et économique sur une majorité…

* Les stèles gravées dans les sanctuaires et présentant la comptabilité (Delphes, Délos, Épidaure). La stèle gravée est la manifestation, dans un espace public, de la probité des administrateurs de biens sacrés et porte donc une dimension symbolique ; mais le processus montre la naissance d’une véritable organisation administrative depuis la période classique, à condition de faire une archéologie des pratiques comptables, pour comprendre comment les Grecs arrivaient à ces résultats. (visuel : Comput digital)

Comment un chiffre peut-il être produit dans l’Antiquité ?  
On compte avec les doigts (comput digital), ou avec des cailloux sur l’abaque, table à compter souvent confondue avec une table de jeu et qui permet de réaliser les quatre opérations.

Le principal enjeu du calcul concerne les données monétaires, qui ne sont pas toutes exprimées dans le même étalon (étalons attique et éginétique à l’époque classique).
Dans les comptabilités antiques, la prise en compte des différents étalons par les administrateurs grecs a souvent été mal comprise
par les commentateurs modernes. La représentation de la monnaie et des comptes constitue précisément un point de vue grec sur la comptabilité ; à ce titre, le « vase des Perses », sur lequel est représenté un calcul sur l’abaque, montre comment les Grecs ont traduit dans une forme grecque monétarisée la perception du tribut perse et la richesse achéménide dont hérite Alexandre le Grand. Les chiffres racontent donc aussi une histoire sociale. (visuel : Reconstitution d’un abaque)

(visuel : Scène du « vase des Perses »)

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