E-PIGRAMME : Edition numérique et valorisation de la

Collection des Inscriptions grecques du Louvre

 


La collection des inscriptions grecques conservées au Musée du Louvre s’est constituée au hasard des acquisitions, confiscations, dons et transferts depuis l’époque de Louis XIV ; elle comprend environ 700 documents répartis sur à peu près 10 siècles, depuis le VIe s. av. J.-C. jusqu’au IVe s. ap. J.-C. Compte tenu de la variété chronologique, géographique et thématique des textes et de l’originalité intrinsèque de bon nombre de leurs supports — stèles, éléments architecturaux, statues et autres objets votifs etc. —, l’intérêt scientifique et patrimonial de cet ensemble est incontestable. Mais il constitue également un échantillon idéal pour la réalisation d’un prototype éditorial innovant, susceptible de bénéficier d’une visibilité assurée tout à la fois par la diffusion sur le web de plusieurs sites reliés, destinés à des usages et des publics différents, et par une présentation muséographique renouvelée d’une partie de la collection dans les salles du musée.

Le programme E-PIGRAMME, Epigraphie et Muséographie : Edition numérique et valorisation de la collection des inscriptions grecques du Louvre correspond à la phase de « mise en production », enrichie de nouvelles dimensions, d’un projet d’édition électronique qui fut présenté au jury international de l’Institut Universitaire de France et avalisé par la nomination de Michèle Brunet comme membre Senior fin 2009. Le consortium à l’intersection de la philologie, de l’histoire de l’art, de l’archéologie et de l’histoire ancienne, constitué afin de réaliser cette publication numérique originale s’accompagnant d’une nouvelle muséographie, réunit quatre partenaires : deux laboratoires de recherche, l’UMR 5189 Histoire et Sources des Mondes Antiques (HiSoMA), coordonnateur, et l’UMR 8210 Anthropologie et Histoire des Mondes Antiques (ANHIMA), le Département des Antiquités Grecques Etrusques et Romaines du Musée du Louvre (DAGER) et l’École française d’Athènes (EfA). Notre démarche commune s’ancre dans une double conviction : les disciplines d’érudition que sont l’épigraphie et l’histoire de l’art antiques ont toute leur place dans la dynamique actuelle des Humanités Numériques, qui permet la circulation et l’échange des savoirs à une échelle inédite ainsi que l’ouverture à d’autres publics que celui des seuls spécialistes. Mais l’arrivée du numérique dans l’édition scientifique reconfigure toute la chaîne de production éditoriale et nécessite une transposition des savoir-faire académiques dans de nouveaux processus professionnels : c’est pourquoi les innovations induites par l’outil électronique sont une occasion optimale pour développer une recherche sur les modalités techniques, les contours et la forme à donner à la publication numérique des inscriptions grecques. De fait, le recours à ce nouveau moyen d’édition et de diffusion offre l’opportunité d’analyser les inscriptions dans toutes leurs dimensions, dans une approche qui ne dissocie plus le texte de son support ni des contextes d’exposition, restituant ainsi à ces documents leur double qualité d’écrits/écritures ostentatoires et d’ouvrages d’art. Une telle recherche expérimentale ne peut être réalisée qu’en étroite concertation avec la petite communauté internationale des Digital Classicists, qui sera de ce fait bien représentée dans un comité de suivi scientifique. Mais il est tout aussi essentiel d’inscrire cette entreprise dans une activité de formation en lien direct avec le réseau d’expertise et de collaborations internationales qu’elle concourt à concrétiser. Pour cela, l’EfA constitue un cadre parfaitement adéquat, car en fournissant la garantie d’une certaine pérennité au-delà du terme du programme, elle lui procure une validation institutionnelle et encourage aussi les développements futurs de l’édition numérique en épigraphie grecque, en prenant l’initiative d’un colloque destiné à jeter les bases effectives d’une collaboration internationale dans ce domaine.




Dans un contexte de mutation profonde des formes et des règles de l’édition critique savante, alors que le web est devenu un lieu incontournable de production et de diffusion du savoir, le programme consiste à élaborer une édition numérique de référence en libre accès, utilisant des technologies ouvertes, qui soit conforme aux standards internationaux mais enrichie par la mise en contexte des textes par rapport à leurs supports et lieux de provenance, une dimension qui n’a encore jamais été vraiment explorée dans le cadre d’une édition électronique d’inscriptions antiques. De fait, les éditions existantes ont atteint un bon niveau d'encodage XML et de finesse de description (diplomatique/normalisée) mais la partie « commentaire critique » est la plupart du temps faible, voire inexistante. La recherche portera donc spécifiquement sur l’enrichissement du type de métadonnées représentées, ainsi que sur les différents usages possibles des fichiers XML. Ainsi le cœur du programme vise à réaliser deux publications conjointes, l’une pour la diffusion sur internet, l’autre imprimée sur papier, résultant d’un processus de production numérique unique. Le catalogue en ligne, « nativement numérique », ne sera ni la simple numérisation d’une version originale qui serait conçue pour l’impression papier ni un « site compagnon » destiné à apporter quelques compléments d’images au catalogue imprimé. Tout au contraire, la version en ligne doit disposer d’atouts supplémentaires, ce qui impose d’innover sur plusieurs plans, par rapport à un « état de l’art » de la publication électronique épigraphique encore très balbutiant, sans aucun modèle éditorial de référence dans ce domaine.

La recherche portera donc en premier lieu sur les documents eux-mêmes, qui seront abordés comme des objets archéologiques ou « iconotextes »  : conçues pour être des éléments visuels tout autant que sémantiques, les inscriptions méritent en effet une analyse totale qui ne sépare pas le message/le texte de sa matérialisation ni des représentations figurées auxquelles il est souvent associé, l’interaction du texte et de l’image s’avérant seule apte à produire le sens (et la valeur esthétique). Il convient par conséquent de concevoir une édition qui exploite toutes les possibilités offertes à la fois par l’encodage des textes selon le standard EpiDoc/TEI/XML, mais aussi par leur intégration dans un « écosystème informationnel » (Marin Dacos), formé par les nombreuses métadonnées documentaires et de contextualisation associées au sein d’une banque de données, susceptibles de s’afficher en simultané lors d’un parcours de consultation personnalisé par le lecteur grâce aux indexations et aux liens internes et externes.

L’élaboration d’une telle édition permettra de mettre au point quelques outils documentaires susceptibles de devenir communs à l’ensemble des publications d’épigraphie grecque en ligne, comme par ex. un système de référence bibliographique avec abréviations qui soit uniformisé ou un vocabulaire contrôlé multilingue pour la description des supports.

Mais l’un des enjeux principaux est de créer un prototype éditorial doté d’une interface de consultation optimisée, la plus conviviale possible, afin de permettre une appropriation immédiate par le lecteur internaute, en lui proposant des modalités de consultation, d’affichage, de comparaison et de manipulation des documents à l’écran qui soient simples mais efficaces, favorisent la recherche et l’étude, tout en lui offrant plusieurs manières de circuler dans le corpus.

Consacré à des documents archéologiques conservés dans un Musée, ce programme oblige également à réfléchir concrètement à l’articulation entre édition savante/exposition réelle et exposition en ligne, car les frontières traditionnelles entre les formes éditoriales sont en train de se modifier, musées et université se rejoignant sur ce terrain commun de réflexion.




Ce programme est proposé à un moment-clé du développement en France des Humanités Numériques. Dans un contexte international qui permet dorénavant de partager des expertises et d’accélérer la mise au point de normes et de standards, la France tente de combler son retard par rapport aux autres pays européens ou nord-américains grâce à la mise en place d’infrastructures ouvertes, comme le Très Grand Equipement Adonis qui, depuis 5 ans, intervient dans les principaux domaines du numérique dans le but de permettre un accès le plus large possible aux données scientifiques produites par les SHS tout en offrant des garanties d’archivage à long terme. Il est grand temps que les Antiquisants français, et tout particulièrement les épigraphistes hellénistes, apportent une contribution significative à ce mouvement, sous peine de marginalisation à court terme. Il est tout aussi important qu’une institution comme l’École française d’Athènes s’implique activement dans cette initiative : éditeur de corpus épigraphiques majeurs (Delphes, Délos, Thasos) depuis plus d’un siècle, l'EfA dispose de toute la documentation et de toutes les compétences scientifiques pour aborder aujourd’hui avec détermination ces nouvelles modalités éditoriales qui permettent de réassocier les textes à leurs supports et contextes, et permettent une diffusion des connaissances à une échelle totalement inédite. Il s’agit donc d’amorcer la mise en place à Athènes, à l’initiative de l’EfA, d’un réseau de recherche et de formation portant sur l’édition numérique des corpus d’inscriptions grecques. Cette initiative s’appuiera sur les acquis de la recherche accomplie dans le cadre de la publication du catalogue du Louvre, afin de les réinvestir immédiatement dans des projets de nature complémentaire (E-Sylloge, édition de corpus régionaux ou thématiques) et, à une autre échelle institutionnelle, dans la production collaborative d’un portail dédié à l’épigraphie grecque qui sera le fruit d’une collaboration internationale.

A un autre niveau, cette entreprise passionnante à l’intersection de la Philologie, de l’Histoire, de l’Archéologie et de l’Histoire de l’Art, bénéficie de l’opportunité rare qu’offre le réaménagement muséographique en cours des salles d’Art grec du Louvre, ce qui garantit une visibilité exceptionnelle à ce programme qui tend ainsi à rendre un peu moins confidentielle la discipline d’érudition qu’est l’épigraphie, en usant des puissants vecteurs de diffusion et de « vulgarisation » que sont conjointement l’internet et le « plus grand Musée du monde ».


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Le projet E-PIGRAMME a été sélectionné pour financement par l’Agence Nationale de la Recherche

dans le cadre de l’Appel à programme « Blanc » 2012