UMR 5189

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Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

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Voix féminines

Axe B - Voix, discours, énonciation - Programme 3

L’ambition de ce projet de recherche est d’associer étroitement le mythologique, le poétique et le politique pour obtenir, en croisant les témoignages, une vision de la complexité du statut des femmes dans la culture gréco-romaine, en prenant comme angle d’approche la question de la voix féminine et de son inscription dans des discours traditionnellement et essentiellement masculins.

La question des voix féminines sera abordée selon quatre axes complémentaires :

Dans un premier axe sera abordée la dimension politique du discours féminin dans une perspective de contextualisation. On essaiera de mettre d'abord en évidence les facteurs historiques, sociaux et politiques qui, de la Grèce archaïque à la Rome impériale, favorisent ou entravent la prise de parole des femmes. On s'interrogera par exemple sur l'interdiction qui pèse sur l'expression du deuil féminin dans la société athénienne du Ve siècle, ou bien, à la suite des travaux de S. Stephens, sur le discours féminin comme expression du bi-culturalisme gréco-égyptien de la poésie hellénistique. Au sein du récit livien, on se demandera quel type de contexte politique et littéraire autorise, dans les premiers temps de la République romaine, la nourrice de Virginia, une simple esclave, à prendre la parole en public, alors qu’à l’époque des Guerres Puniques, Caton trouve impertinente l’action collective des matrones réclamant l’abrogation de la loi Oppia. Quand elle a lieu, la prise de parole des femmes peut souvent être comprise comme l'expression d'un pouvoir défiant celui des hommes. On examinera comment ce pouvoir, réel ou fantasmé, s'exprime notamment à travers la divinisation de la femme puissante grâce aux divers modèles divins complémentaires d'Héra, d'Aphrodite, d'Athéna et d'Artémis.

Un deuxième axe envisagera le discours féminin dans une perspective anthropologique. On y interrogera les différentes formes de l'altérité du discours féminin. Cette altérité est souvent suggérée par le rapprochement avec la figure du barbare ou de l'étranger : c'est le cas pour Cassandre ou pour Médée. Mais l'altérité féminine a surtout ceci de particulier qu'elle est le plus souvent une altérité du dedans, non du dehors. C'est de l'intérieur même de la communauté que la femme se pose comme autre. On envisagera cette spécificité, qui permet parfois à la femme d'être une médiatrice entre hommes et dieux, à travers les deux formes principales que sont les magiciennes et les prophétesses. Mais cette médiation que propose le discours féminin prend aussi une autre dimension : la femme qui parle peut être une femme-artiste, médiatrice privilégiée entre l'homme et le monde.

Le troisième axe sera consacré plus spécialement à la dimension psycho-sociale de la parole féminine. La question de la langue « maternelle », transmise par une mère ou par une nourrice, et point de départ indispensable à l’éducation de l’orateur est un thème important chez Cicéron et Tacite. La femme prend la parole comme fille, épouse ou mère et ces différentes positions humaines qui relèvent toutes de la soumission confèrent à son discours une valeur souvent stratégique pour échapper à cette condition. On essaiera de montrer comment s'expriment les distances entre les filles et leur père, entre les femmes et leur mari, entre les mères et leurs enfants. Par sa prise de parole, la femme passe d'une situation de passivité relative à une autonomie qui peut s'avérer subversive et faire d'elle, de ce fait, le vecteur de la contestation des discours masculins. Il est particulièrement intéressant, dans cette perspective, de distinguer et de comparer les voix auctoriales féminines comme celles des poétesses hellénistiques, les chœurs lyriques composés de femmes qui chantent des poèmes produits par des hommes, et les personnages et chœurs féminins de théâtre, dont la voix au sein de la pièce peut sembler indépendante de toute instance d'autorité, mais n'en demeure pas moins écrite et jouée par des hommes. 

Le dernier axe mettra en œuvre une approche générique, narratologique et discursive. On s'efforcera de mettre en évidence la spécificité des genres assignés aux femmes, comme la lamentation, et celle de la situation féminine d'énonciation d'un discours. On pourra notamment opposer l'œuvre des poétesses épigrammatistes à leurs homologues masculins. On s'attachera également à mettre en évidence la structure d'emboîtement du discours féminin dans le discours masculin et à examiner les phénomènes complexes qui en découlent. Dans les Héroïdes, par exemple, Ovide pousse très loin le jeu d’enchâssement du discours féminin dans le discours masculin, mais si le poète prend la voix d’héroïnes mythologiques, celles-ci, au lieu de porter le discours féminin attendu, portent un discours masculin, celui des héros. Ailleurs, la spécificité du discours féminin semble être plutôt ce qui justifie les intertextualités du discours féminin chez les poètes masculins : aussi bien Théocrite qu'Apollonios ou Catulle mobilisent le texte de Sappho. On essaiera de voir s'il se dégage de ces conditions particulières d'énonciation des particularités de la parole féminine dans les usages sémantiques et syntaxiques. Une approche linguistique du champ sémantique de la voix en grec, approfondissant l’ouvrage récent de Guy Lachenaud, Les routes de la voix, permettra de déterminer si le vocabulaire des Grecs reflète une structure d'opposition entre voix féminine et voix masculine.

Plusieurs opérations prendront place dans le cadre de ce programme (Intervenants : Chr. Cusset, B. Delignon, N. Le Meur, ENS ; P. Brillet-Dubois, Lyon 2) :

- rédaction d’une monographie sur les voix féminines dans la poésie alexandrine.
- rédaction d'articles sur les formes et la portée de la parole des veuves de guerre dans la démocratie athénienne ; sur la représentation des femmes de pouvoir ; sur la parole des nourrices romaines, confrontant les témoignages épigraphiques aux mises en scènes littéraires et théâtrales de ces personnages.
- colloques :

  1. Entre 2016 et 2018 : « Présences de Sappho dans la poésie alexandrine et au-delà » (Lyon) dans le cadre des travaux menés au sein d'HiSoMA sur la lyrique antique, en partenariat avec l’université de Lausanne.
  2. 2017 : Colloque international « Humilité et féminité à l’époque hellénistique » (Lyon), en collaboration avec les collègues de l’Université Roma Tre.

- séminaires qui pourront être proposés au sein de l’UMR 5189 : séminaire sur les épigrammes de Nossis et d’Anyté (avec la participation de K. Gutzwiller, dont on envisagera l’accueil comme professeur étranger à l’ENS) ; séminaire sur les lectures de Sappho dans l’Antiquité.
- éditions et commentaires :

  1. édition et commentaire de l’idylle XVIII (Epithalame d’Hélène) de Théocrite
  2. édition commentée des épigrammes de Nossis
  3. édition et commentaire du Fragmentum Grenfellianum (P. Dryton 50) en collaboration avec A. Kolde (Genève)

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