UMR 5189

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Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

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Amasa - Que faire avec... des scholies ?

Bruno Bureau, enseignant-chercheur Lyon 3, membre d'HiSoMA
- Affiche (.pdf)

Compte-rendu de la séance du 3 novembre 2014

Les scholies, commentaires ou notes insérés en marge d’un texte pour en expliquer ou préciser le contenu, intéressent le chercheur spécialiste de l’Antiquité à quatre titres au moins : 

1) elles permettent de retrouver des fragments de textes perdus
2) elles sont directement utiles pour l’édition du texte qu’elles commenten
3) elles offrent un témoignage sur la réception historique, pendant l’Antiquité, des œuvres classiques
4) elles sont enfin, tout simplement, une source d’informations directes sur tels ou tels realia


Il existe plusieurs types de scholies : des scholies paratextuelles, disposées en marge du texte ou sous forme de paratexte introductif ou conclusif, et des scholies interlinéaires. Dans certains cas, les scholies sont en fait des dérivés d’un commentaire suivi d’une œuvre littéraire, et constituent des hypomnemata (par exemple, Tibérius Donat, Cassiodore…).

Les scholies sont un matériau accumulatif, puisque elles se stratifient sur les manuscrits, mais aussi très volatile, car soumis aux aléas de la transmission : d’une part, le volume des scholies dépend très concrètement de l’espace dont les scholiastes disposent sur le manuscrit (plus il y a de place en marge, plus le commentaire peut être long) ; d’autre part, les scholiastes reproduisent, modifient, éliminent parfois les gloses antérieures. Ils indiquent quelquefois, mais c’est loin d’être systématique, ce qui relève d’un ajout personnel par une formule explicite comme « ut mihi uidetur ». Il est donc souvent très difficile de dater les scholies. De manière générale, si les scholies grecques sont plutôt signées, les scholies latines ne le sont pas, et on peine à distinguer ce qui est antique, tardo-antique, carolingien… 

Parfois néanmoins, les principes mêmes de sélection opérée sont un indice de provenance ou d’époque : on sait par exemple que la tradition scholiaste irlandaise, à la fin de l’Antiquité, s’intéresse aux gloses géographiques, qui décrivent des parties du monde qui leur sont mal connues ; inversement, les scholies contenant du grec, langue que les érudits de cette région ne connaissent pas toujours, sont souvent éliminées ou traduites tant bien que mal. Un critère de distinction assez efficace tient également dans la présence ou non, au sein des scholies, de citations d’œuvres perdues. Les scholies qui transmettent des fragments d’œuvres perdues qu’elles sont seules à donner sont réputées d’origine plus ancienne que les scholies répétant des citations d’œuvres sans doute déjà perdues mais que l’on retrouve dans la tradition artigraphique.

Notons par ailleurs que le processus d’édition des scholies est très différent du processus d’édition du texte commenté : dans ce dernier cas, on cherche à retrouver l’unité « du » texte, en éliminant les variantes ; dans le premier, l’intérêt est au contraire de conserver les variantes qui apportent des informations importantes. L’apparat critique d’une édition de scholies est nécessairement très volumineux, car il lui faut représenter le mille-feuilles de la stratification des gloses. C’est la raison pour laquelle l’édition papier peine à éditer les scholies et fait préférer l’édition numérique (voir par exemple le projet Hyperdonat). 

1. Exemple de mise à jour, par les scholies, de littérature perdue.
Ainsi dans le commentaire de Donat au Phormion (2, 3) un retour à l’examen attentif de la tradition manuscrite dans un passage qui avait été sévèrement corrigé par R. Estienne (1529) nous permet de faire apparaître la présence d’un fragment d’une œuvre perdue (et d’ailleurs inconnue) de Laevius dont le commentateur cite un vers et demi (le second vers étant par ailleurs irrémédiablement mutilé).

2. Exemple d’utilisation des scholies pour la compréhension, la ponctuation, l’établissement du texte commenté.
Développement autour des mécanismes d’insertion des scholies, par un signe spécial (croix, glyphe), ou simplement par superposition ou juxtaposition près du passage concerné. Ainsi, des éléments de leçons alternatives (uel …. ; uel legendum est) fournissent de précieux renseignements sur la circulation des variantes textuelles, voire leur naissance ; des indications du type interrogatio, exclamatio introduisent des éléments de ponctuation, tandis que des indications sous forme de lettres a, b, c…, faisant la « construction » du texte quand il est complexe, indiquent comment on comprenait le passage en question à l’époque de rédaction des gloses (une solution alternative étant la remise en ordre en glose, avec des énoncés du type ordo hic est….).

3. Exemple d’enseignements que l’on peut tirer des scholies sur la réception antique des œuvres.
Ainsi, certains passages de Rutilius Namatianus (De reditu suo) ont un intertexte virgilien indiscutable, mais s’en détachent par certains détails. Ces écarts s’expliquent moins, dans l’exemple donné, par un jeu littéraire ou par des erreurs de l’auteur que par l’utilisation d’un texte intermédiaire, celui de Servius qui commente l’Enéide. On sait donc, grâce aux scholies serviennes, que Virgile était lu par Rutilius Namatianus via le, ou avec l’appui du, commentaire érudit de Servius. Cela suggère que les classiques de la littérature latine étaient lus par les auteurs de l’époque tardive à travers le corpus des commentateurs érudits. De tels éléments permettent de reconstituer le mécanisme du cheminement intertextuel en particulier dans la littérature tardive, où il est rare en fait que la référence à une œuvre classique ne soit pas déjà médiatisée par le biais des interprétations « scolaires » données à cette œuvre. On ne cite pas tant Virgile que « son » Virgile, autrement dit celui que l’on a appris (et compris) dans l’école.

4. Exemple de scholie à valeur documentaire, historique, autour de la création du texte d’Arator (document qui copie le procès-verbal de création de l’œuvre en 544 à Rome, au moment de sa recitatio. Le poète y déclame son texte en personne, pratique que l’on croyait largement révolue à cette époque. Le commanditaire de l’œuvre est le pape lui-même). On tire de cette scholie, après vérification de son authenticité sur des critères internes, des informations précieuses et uniques sur les conditions de production et de diffusion des œuvres littéraires au VIème siècle de notre ère. Dans le même ordre d’idées, l’utilisation des scholies comme source d’informations sur les realia divers est rendue difficile par la nature de l’érudition des scholiastes, qui font appel parfois à un savoir antiquaire, voire archaïque, parfois utilisent des définitions qui leur sont contemporaines, et donc en partie anachroniques pour le texte qu’ils commentent. Il faut donc faire preuve de prudence pour « dater » les realia décrits dans les commentaires, et se fier quand c’est possible à des indices grammaticaux comme les temps verbaux (une pratique décrite à l’imparfait est en général une pratique qui n’existe plus à l’époque du scholiaste).

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