UMR 5189

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Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

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Que faire avec … la notion d’identité ?

Clément Chillet (École française de Rome, chercheur associé, HiSoMA)

Lors que de la séance du 9 novembre 2015, nous avons eu le plaisir d’accueillir Clément Chillet.
Membre de l’Ecole française de Rome et également chercheur associé au laboratoire HiSoMA, C. Chillet a tenté de répondre à la question « Que faire avec … la notion d’identité ? »

Dans un premier temps, il précise dans une courte introduction que son discours est axé sur des points d’historiographie de cette notion d’identité, au sein de l’ensemble des disciplines des Sciences Sociales : ethnologie, sociologie, psychologie, sciences politiques, histoire et archéologie.

En effet, la question de l’identité se trouve de plus en plus abordée dans les Sciences Sociales, au cours de ces dernières décennies. Ce foisonnement entraîne certaines difficultés liées aux différentes méthodologies et terminologies employées. Chaque discipline utilise un vocabulaire qui lui est propre, ainsi que des techniques d’approches particulières, et ce, pour une chronologie très étendue. Ainsi, malgré l’importante bibliographie que peut proposer la notion de l’identité, les problématiques qu’elle engendre restent peu concluantes.

Il n’est pas rare que le terme de « culture » puisse faire l’objet d’approches et d’outils de recherche similaires, entrainant généralement une certaine confusion entre les deux notions. Ainsi, l’importance de définir l’échelle à laquelle on travaille apparaît comme fondamentale. Il est nécessaire de définir le groupe ou échantillon sur lesquels on applique l’étude de l’identité, mais également de se poser la question lorsque l’on se trouve au-devant d’une étude sur l’identité : s’agit-il d’une étude au niveau ethnique, civique, régional ?

C. Chillet donne ensuite la définition générale de la notion d’identité du point de vue des sociologues : « le mot identité, qui vient du latin idem = le même, désigne ce dans quoi je me reconnais et ce dans quoi les autres me reconnaissent. L’identité est toujours attachée à des signes par lesquels elle s’affiche, de sorte qu’elle est à la fois affirmation d’une ressemblance entre membre d’un groupe identitaire mais également d’une différence avec les « autres ». (Akoun, A. and P. Ansart, Dictionnaire de sociologie. Paris, le Robert-Seuil, 1999)

La question de l’identité est abordée par exemple dans le cas de la romanisation : comment est-on romain et que cela signifie-t-il ? Pour répondre à ces questions, une nouvelle difficulté apparaît : celle des sources.

  • Concernant les sources littéraires, seuls le latin et le grec sont encore disponibles. Ainsi, le silence des sources pouvant être carthaginoises, étrusques ou encore gauloises nous prive de tout le discours d’un peuple ou groupe qui permet de remonter à l’établissement de leur identité.
  • Les sources épigraphiques sont plus nombreuses. Nous avons à faire à une médiation double dans la production et de la transmission. Ces sources présentent néanmoins quelques limites avec l’exemple de l’Italie préromaine. En Italie, l’épigraphie est riche de plus de 20 langues entre le VIIIème et le Ier av. J.-C. (inscription publiques, privées, funéraire …) : la langue incarne un élément marqueur de l’identité ethnique mais on sait aujourd’hui qu’une langue pouvait être utilisée par plusieurs identités ethniques différentes. Le facteur des langues comme identitaire est donc largement remis en question.
  • Enfin, les sources archéologiques sont les plus utilisées et les plus vastes. Elles regroupent l’architecture, l’iconographie, l’urbanisme et les artéfacts. Toutefois, se pose la question : Un objet peut-il renvoyer à une identité ?

C . Chillet fait ensuite l’analyse critique de deux auteurs dont les ouvrages ont refusé de se fonder sur l’objet comme base de l’identité :

  • S. Jones, The archaeology of Ethnicity : constructing identities in the past and present, Londres : Routledge, 1997, 180 p. Dans cet ouvrage, l’auteur refuse de parler d’identité à partir de vestiges archéologiques. Il parle de faciès de site, de culture matérielle, mais ne remonte pas jusqu’à une identité.
  • D. L. Clarke, Anatycal archaeologist, Studies in archaeology, Londres ; New York, 1979, 554 p. L’auteur propose l’hypothèse méthodologique suivante : il ne faut s’autoriser à parler d’identité en se fondant sur la culture matérielle qu’à partir de 450 artefacts communs. Ainsi, la quantité importante de matériel entre en vigueur dans l’établissement d’une identité commune.

Pour dépasser cette aporie, d’autres définitions de l’identité peuvent être données :

Il s’agit de l’ensemble des signes qui permettent à un ou des individu(s) de reconnaître son identité mais aussi de la manière dont chaque individu se rattache à cette identité et comment il l’exprime. La mémoire culturelle, qu’elle passe par l’écriture, le souvenir ou l’imaginaire permet d’accéder à l’identité d’un groupe. On parle dans ce dernier cas de structure collective. Il s’agit de tous les processus mémoriels qui font une identité collective : la structure sociale et temporaire pour que cette identité perdure dans le temps.

La notion de culture avait été, dans un premier temps, employée par les ethnologues et notamment par F. Boas dans Race, language and culture, Chicago, London, University of Chicago Press, 1940, 647 p. Son approche de la culture était fondée essentiellement sur l’inventaire de traits culturels qui peuvent ensuite être matérialisés sur une carte afin de mettre en évidence des aires identitaires.

Le renforcement de la place de l’individu dans ces études de l’individu a abouti à un renouvellement de la bibliographie. C. Chillet propose de s’arrêter sur deux d’entre eux :

  • F. Barth, Ethnic groups and boundaries: the social organization of culture difference, Waveland Press, 1998, 153 p. L’auteur, un ethnologue, propose de repérer seuls les traits utilisés par les individus pour affirmer leur propre identité. Cette dernière se définit par le fait de construire la propre image de soi : il s’agit donc d’une stratégie identitaire. Comment cet individu utilise les ressources dont il peut avoir accès ? Cet aspect montre une évolution des traits d’une identité culturelle. Il souligne l’interactionnisme mais également le social, puisqu’il se construit par interaction avec d’autres individus ou d’autres groupes : il s’agit d’une approche poly-agoniste.
  • Assmann, La mémoire culturelle : écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, trad. Fr. Diane Meur, Paris, Aubier, 2010. L’ouvrage traite de l’identité du « je » et l’identité du « nous ». L’auteur ne renonce pas à la notion de traits culturels mais la traite de manière différente. Ainsi, l’identité se construit par rapport aux identités des autres. Il existe donc des traits culturels mais ne deviennent identitaires qu’à partir du moment où les individus en ont conscience. Chacun va pouvoir donner sens à ces traits, dans le but de se différencier. Il s’agit ici d’une approche antagoniste.

Précisons ici qu’il s’agit des deux références les plus employées : elles permettent de traiter des cas aux échelles très différentes mais aussi d’expliquer la disparition des identités, de théoriser l’oubli et l’effacement d’une identité particulière.

C. Chillet termine sa présentation par un exemple : celui de la tombe des Velimna, Perusia, en Étrurie et utilisée du IIIème au Ier s. av. J.-C.

À travers cet exemple, il démontre la présence de traits typiquement étrusques chez un individu pourtant parfaitement romanisé. Dans ce cas, le choix de mettre en avant des thèmes étrusques révèle la construction personnelle de l’identité en rapport avec des traits de l’identité collective « des Étrusques ».

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