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Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

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Amasa - Que faire avec… un vers ?

Bénédicte Delignon et Nadine Le Meur, enseignants-chercheurs ENS, membres d'HiSoMA

Compte-rendu  de la séance du lundi 9 mars 2015

Intervention de Nadine Le Meur

Un vers grec ou latin est un ensemble de mots formant une unité rythmique fondée sur la quantité, et parfois le nombre, des syllabes. La première chose à faire avec un vers est donc de le scander, pour savoir de quel genre de mètre il s’agit. Les rythmes iambiques (˘ ˉ = syllabe brève puis syllabe longue) et trochaïques (ˉ ˘) sont les plus proches de la langue parlée, ce qui explique leur importance au théâtre, alors que les rythmes dactyliques (ˉ ˘ ˘) et anapestiques (˘ ˘ ˉ) s’éloignent du rythme naturel de la langue. Les vers formés sur ces rythmes ont un degré de complexité variable, qui permet d’aborder deux problèmes :

I. Que faire avec le style formulaire (exemple du vers épique) ?
II. Que faire avec un poème fragmentaire (exemple du vers lyrique) ? 

I. Le vers épique : que faire avec un vers formulaire ?

Le vers épique est marqué par la reprise de « formules » régulièrement employées dans les mêmes conditions métriques. M. Parry, dans sa thèse sur l’épithète traditionnelle chez Homère (1928), soulignait le caractère traditionnel, stéréotypé, et largement ornemental des épithètes formulaires. W. Arend attirait, quant à lui, l'attention sur l'existence de « scènes formulaires », Die typischen Szenen bei Homer (1933), fondées sur une succession récurrente d'actions, où les événements sont narrés avec les mêmes expressions : par exemple, une scène d'armement, de bataille, de sacrifice, de banquet…

La formularité aurait notamment pour fonction de faciliter la mémorisation des poèmes par les aèdes, ainsi que l’improvisation, à partir d’un répertoire de thèmes, de scènes et de formules mémorisé au terme d’un long apprentissage. Elle se comprend alors comme une technique, efficace et économique, propre à la poésie orale.

Ces conceptions du système formulaire ont été nuancées : il existe en fait une part importante de créativité verbale dans la langue formulaire, une souplesse qui s’oppose à une vision rigide de la formularité. Ainsi, pour reprendre le cas de l'épithète, des études fines des désignations des personnages (par exemple, pour l'Odyssée, celles de N. Austin, Archery at the Dark of the Moon, 1975) ont révélé que le choix de l'adjectif n'est pas dicté uniquement par des considérations mécaniques — métriques et grammaticales —, mais qu'il s'adapte au contexte et s'avère riche de sens.
C’est aussi des anomalies dans le déroulement régulier et attendu d’une scène typique répétée que surgissent des effets de sens (par exemple, dans une scène d’armement de Patrocle, Patrocle ne peut pas saisir la pique d'Achille, don du centaure Chiron à Pélée, que seul peut manier le fils de Pélée (XVI, 130-144). Ce détail préfigure la mort de Patrocle qui, bien que revêtu de l'armure d'Achille, fils d'une déesse, ne peut dépasser sa condition de mortel et incarner le héros divin).

Ainsi se dégage, d'un fonds de formules et de scènes typiques traditionnelles, toute une esthétique de la répétition et de la variation — l'esthétique d'un texte « dérivé de l'oralité », pour reprendre une expression de J. M. Foley. Le sens du texte homérique naît de la perception des échos et des écarts, des similitudes, des récurrences, des ellipses et des silences. Il faut, comme le conseille une expression attribuée au savant alexandrin Aristarque, « expliquer Homère par Homère » (Porphyre, Questions homériques).

II. Le vers lyrique : que faire avec un vers lyrique fragmentaire ?

Le vers lyrique a une métrique beaucoup plus complexe que le vers épique dont le schéma se répète vers après vers (κατὰστίχον). Le vers lyrique entre souvent dans une composition qu’on appelle strophique (répétition d’une strophe x fois ; toutes les strophes ont le même schéma métrique = phénomène de responsio), voire triadique : strophe, antistrophe, épode, dont la strophe et l’antistrophe obéissent au même schéma rythmique, tandis que l’épode a son schéma propre. Certains auteurs reprennent les schémas de poème en poème, tandis que d’autres, au contraire, innovent à chaque fois. C’est le cas de Pindare dont on ne connaît pas deux poèmes ayant le même schéma !

Ces caractéristiques facilitent le travail du chercheur face à des fragments, quand il s’agit soit de reconstituer la structure métrique d’un poème fragmentaire, soit de réunir en un seul poème plusieurs fragments ayant la même métrique. Exemples développés à partir des fragments de Pindare.

Notes bibliographiques : 

AREND W. (1933), Die typischen Szenen bei Homer, Berlin.
DAIN A. (1965), Traité de métrique grecque, Paris.
FORTASSIER P. (1993), « Sur trois adjectifs homériques : φυσίζοος, (χειρὶ) παχείῃ, εὐρυάγυια », Revue des Études Grecques 106, pp. 174-180.
HAINSWORTH J. B. (1968), The Flexibility of the Homeric Formula, Oxford.
HOEKSTRA A. (1965), Homeric modifications of Formulaic Prototypes, Amsterdam.
KOSTER W. J. W. (1936), Traité de métrique grecque suivi d'un précis de métrique latine, Leyde.
LE MEUR N. (2009), « Les Enfants dans l'Iliade », dans M. Fartzoff, M. Faudot, É. Geny, M. Guelfucci R., Reconstruire Troie. Permanence et renaissances d'une cité emblématique, Besançon, pp. 41-72.
LE MEUR N. (2011), « L'Hymne homérique à Déméter, une histoire d'amour ? », dans S. Longeray-Coin, Eros Eris. L'amour et la haine. L'expression des sentiments, Saint-Etienne, pp. 35-64.
PARRY M. (1928), L'Épithète traditionnelle chez Homère. Essai sur un problème de style homérique, Paris.
SAÏD S. (1998), Homère et l'Odyssée, Paris.
SEGAL C. (1971), « Andromache’s Anagnorisis: Formulaic Artistry in Iliad 22.437-476 », Harvard Studies in Classical Philology 75, pp. 33-57. 

Intervention de Bénédicte Delignon

Il faut d’abord s’interroger sur la définition du vers : qu'est-ce qu'un vers pour les Latins ? Par quels mots le désignent-ils ?

Numerus : le vers est compris comme une contrainte rythmique, quantitative, qui repose sur une alternance codifiée de syllabes longues et de syllabes brèves. Mais le numerus ne suffit pas à faire vers, car les Anciens ont noté très tôt que la prose pouvait elle aussi contenir des numeri (par exemple, la clausule d’une période oratoire, composée d’au moins deux pieds : dichorée, crétique + spondée, péon, etc.).

Cela explique en partie le flottement autour de l'opposition entre l'oratio uincta qui désigne souvent la poésie, « le discours lié » ou « attaché » par la contrainte rythmique des pieds, et l'oratio soluta quidésigne le discours qui n'est pas tout entier contraint par le nombre, donc « la prose ». Le flottement est de deux ordres : l’opposition entre les deux n’est pas systématique, car, comme l’indique Cicéron (Or., 190) « l'on trouve des pieds dans la prose » et « les pieds de l'art oratoire sont les mêmes que ceux de la poésie ». Par ailleurs, il arrive que l'opposition entre oratio soluta et oratio uincta recouvre une opposition entre deux styles, l'un de composition serrée, l'autre relâché (Quintilien, 9, 4, 19).

* Pedes : ce qui fait le vers, ce n'est pas le numerus isolé, mais c'est l'enchaînement des numeri, selon un schéma précis qui crée un rythme. Comme chaque pied comporte un temps fort et que chaque temps fort était marqué en frappant le sol avec le pied, les pieds métriques prennent aussi le nom de pes (pedes) et le temps fort le nom d'ictus (le coup). L'enchaînement des numeri crée un rythme, le rythme du vers (on notera d'ailleurs que numerus a aussi le sens de rythme musical).

Si on définit le vers comme un schéma rythmique fixe, le vers peut-il exister en dehors d'un poème ?
Oui, car, de même que dans la langue française, on est capable d'entendre un alexandrin dans un texte prose (nombre de syllabes et coupe), de même les Romains entendaient des vers dans les textes en prose. Cicéron met en garde les orateurs qui ne s'aperçoivent pas qu'ils font des vers : le public l'entendra, c'est certain, et c'est la marque du pire des styles, le rythme étant réservé à la clausule (Cicéron, Or., 189).

Non, car le fait que les Latins nomment le vers uersus prouve qu'ils l'appréhendent comme appartenant au poème. C’est l’image du sillon agraire, de la ligne qui revient sur elle-même : le vers n'a d'existence pleine qu'à partir du moment où il se répète dans un poème, plusieurs fois à l'identique (kata stichon) ou selon le schéma du distique (distique élégiaque : un hexamètre dactylique + un pentamètre dactylique) ou de la strophe (strophe sapphique, strophe alcaïque …). Donc, si on peut isoler un vers dans un texte en prose, c'est un accident : par nature, le vers appartient à un poème.

* Carmen : Une forme magique ou sacrée. Le vers ne se limite ni à la mathématique rythmique ni à la réitération. Il ne faut pas oublier que les latins nomment le poème carmen. Carmen désigne le chant, puis le poème chanté, et enfin tout poème, y compris lorsqu'il n'est pas chanté, voire l'inscription en vers. Mais carmen désigne aussi l'oracle, la prophétie et les paroles magiques. C’est ce à quoi fait écho la figure du poeta uates, chantant le chant sacré de la poésie.

* Prosa oratio : existe-t-il une hiérarchie entre les vers et la prose pour les Anciens ? Le passage que nous opérons, en français, de prose à prosaïque existait sans doute déjà dans la langue latine. Quintilien utilise prosa oratio au sens de langage peu soutenu (Quintilien, 1, 5, 18 ; 1, 8, 2 ; 8, 6, 17), mais Apulée l'utilise au sens de langage qui n'est pas en vers (Flor. 18 p. 31 1). On passe sans doute de prorsus « en ligne droite » à prorsus « qui n'est pas en vers » (puisque le vers, revenant sur lui-même, n'avance pas en ligne droite), enfin à prorsus « prosaïque, banal ».
Si hiérarchie il y a dans la représentation des Latins, elle reste complexe, puisqu'elle est concurrencée par une autre hiérarchie, celle de l'oratio uincta et de l'oratio soluta comme discours bien composé vs. discours relâché (il existe d’ailleurs une oratio soluta en vers : c'est exactement ce que dit Horace dans Sat. I, 4, lorsqu'il affirme que le recours au numerus du vers ne suffit pas à faire poésie).

Ce cadre définitionnel posé, on peut se demander : Que faire avec un vers ?

* Se demander s'il est grec, ou plutôt plus grec que latin…

S’il faut écarter sans doute le critère des accents de mots, avant le IIè s. p.C., pour dire qu'un vers est plus latin que grec, le mètre, lui, est spécifiquement grec, et n'apparaît chez les Latins que lorsqu'ils veulent « faire grec » : par exemple, là où les Grecs ont des trimètres iambiques, les Latins n'ont que des sénaires iambiques, dont le schéma métrique est semblable, mais moins contraint que celui du trimètre. Concrètement, à chaque fois qu'un auteur latin compose des sénaires iambiques en respectant la règle des pieds II et IV purs, il compose un trimètre iambique, c'est-à-dire un vers grec.

Il faut alors se demander quel but poursuit un poète qui veut « faire grec », et quel effet le caractère hellénisant de la métrique peut avoir sur l'auditeur romain. Chez Horace, par exemple, cela correspond à un jeu de revendication de filiation poétique, avec Archiloque en l’occurrence, et simultanément de mise à distance du modèle.

* Se demander comment le vers contribue à construire le genre

L'hexamètre dactylique n'est pas un vers naturel pour la langue latine. Une partie importante du lexique latin ne peut pas entrer dans le schéma métrique de l'hexamètre (tous les mots qui ont une brève isolée entre deux longues : consules, imperator, multitudo… et tous ceux qui ont plus de deux brèves de suite : societas, familia, superior, beneficium, constituerant…).

Donc, Ennius, en introduisant l’hexamètre, entend rivaliser avec l'épopée homérique, dans un jeu d’émulationque peuvent surtout apprécier les lettrés. Quand par la suite la satire s'empare de l'hexamètre, elle le « malmène » en dérogeant aux règles de la métrique par toute une série de procédés (ponctuation en désaccord avec la coupe ; rejets et contre-rejets fréquents ; abondance des coupes rares…) : ce faisant, elle invente une langue poétique, qui donne, à partir d’un vers peu naturel au latin et épique, l'illusion du sermo, de la conversation familière. De manière générale, la métrique est un indice générique précieux : chez Virgile,  l'hexamètre des Bucoliques n'est pas celui des Géorgiques, qui n'est pas celui de l'Enéide, et ce n'est évidemment pas indifférent lorsqu'il s'agit de définir le statut de chacun des  poèmes dans l'œuvre virgilienne.

* Analyser la fonction du vers dans la structure du recueil

On ne peut le faire que dans les recueils qui regroupent des poèmes composés dans des mètres différents. Exemples à partir d’Horace, Les Odes, pour lesquelles de nombreux travaux ont montré l'importance de la métrique dans la composition de chaque livre (voir par exemple D. H. Porter, 1987, Horace's Poetic Journey: A Reading of Odes 1-3, Princeton, p.33-34).

* Se demander comment le vers contribue à faire sens dans le passage où il figure

Il faut par exemple toujours s’interroger sur les écarts par rapport à la règle ou du moins à l'usage le plus courant. Exemple des vers hypermétriques (qui possèdent une syllabe de trop, celle de la fin, qui s'annule en raison du hiatus avec le vers qui suit) : chez Virgile, 20 hypermètres, dont 3 suivis d'une ponctuation forte, alors que vers hypermétrique est un vers intimement lié au suivant par la syllabe annulée : dans les 3 cas (Virgile, Aen. IV, 628-629 ; Aen. VII, 467-471 ; Aen. X, 895-896), il y a un effet d'allongement, de point d'orgue.

Notes bibliographiques :

Cecarelli L., Contributi per la storia dell’ esametro latino, Rome, 2008.
Drexler H., Plautinischen Akzentstudien, I et II, Breslau, 1932 (Hildesheim, 1967)
Foucher A., Lecture ad metrum, lecture ad sensum. Etudes de métrique stylistique, Bruxelles, 2013.
Minari A., Lucidus Ordo. L’archittetura della lirica oraziana (Libri I-III)
Pàtron Editore, Bologne, 1989
Nougaret L., Traité de métrique latine classique, Paris, 1986.
Porter D. H., Horace's poetic journey. A reading of Odes 1-3, Princeton, 1987.
Questa C., La metrica di Plauto e di Terenzio, Urbino, 2007.
Riese A., « Horatiana », Jahrbb. für klassische Philologie 12, 1866, 474-476.
Soubiran J., Essai sur la versifaction dramatique des Romains, Paris, 1988.

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