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Laboratoire HISOMA

Histoire et Sources des Mondes Antiques

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Que faire avec… une monnaie ?

Thomas Bardin, doctorant HiSoMA – Séance du 2 février 2016

En réalité il s’agit de présenter ce qu’il est possible de faire à partir d’une série de monnaies ou d’un monnayage. Présentation de quelques méthodes et applications de la numismatique en histoire ancienne, du point de vue « coin as struck » plutôt que celui mieux connu du « coin as find », plus familier des archéologues.

On rappelle les caractéristiques des monnaies antiques et la pluralité des approches envisageables à partir de chacune : produit régalien (discours et archive officiels), produit manufacturé mais de série (coins/matrices imprimant des flans), produit calibré/taillé (hiérarchie métrologique et nominale des différentes dénominations), production métallurgique souvent en métal précieux (alliages plus ou moins composites), et produit mobile (aires de circulation), produit tarifé (système de valeurs d’échanges)…

1. Identification et attribution : autorité et atelier émetteurs.
Attribution formelle par marquage (marque d’atelier ou d’officine) ; par géolocalisation (la découverte des spécimens se concentre sur une aire limitée) ; par définition stylistique (on identifie parfois la « main » des graveurs de coins anonymes) ; par « signature » chimique élémentaire (les impuretés trouvées à l’état d’éléments traces se trouvent selon des gammes différentes en fonction de la provenance des minerais)…
Exemple A :  les tétradrachmes MON VRB de Philippe l’Arabe, Rome ou Antioche ? Production hybride selon le critère d’attribution observé. L’attribution à Rome repose sur le portrait qui est l’œuvre des graveurs romains de capitale, ainsi que sur le marquage SC / MON(eta) URB(is Romae) ; mais à l’inverse il s’agit d’une espèce monétaire grecque possédant le revers à l’aigle caractéristique d’Antioche, uniquement retrouvée en Syrie. Des analyses de composition élémentaires pourraient confirmer ou infirmer la thèse aujourd’hui admise d’une production de Rome pour Antioche (alors qu’au même moment Antioche produit de la monnaie romaine pour le compte de Rome/antoniniens orientaux de l’exemple suivant…). 
Exemple B : l’attribution par signature chimique appliquée aux antoniniens orientaux de Gordien III et Philippe. La principale monnaie d’argent de l’Empire, produite à Rome, apparaît occasionnellement produite par un atelier syrien, Antioche. Cette attribution géographique dissimule pourtant des disparités stylistiques frappantes entre les différentes séries desquelles émergent des monnaies de style « local » et des monnaies de style « impérial » proches de celles frappées par Rome. Les analyses de composition confirment cette dichotomie par des critère chimiques. La thèse en cours s’intéresse au détachement d’une partie des personnels de l’atelier de Rome auprès de l’armée de campagne impériale d’orient à l’occasion des guerres persiques, dont la présence à Antioche est à l’origine des deux exemples présentés.

2. Restitution de la typo-chronologie des émissions.
L’étape du classement historique des monnayages est fondatrice pour toute utilisation ultérieure du matériel mais souffre encore d’un certain dédain en de la communauté numismatique. Le classement par émissions – cad le regroupement de monnaies identifiées comme constituant une série cohérente telle que commandée par l’atelier – repose selon les monnayages et les moyens sur l’utilisation de plusieurs méthodes, « volumétrique », « charatéroscopique/matricielle » et « organique » (termes non consacrés). Croisement des trois méthodes pour la restitution de la 2ème émission de sesterces de Gordien III à Rome (exemple C).
•    Restitution volumétrique : l’atelier fonctionnait selon six officines produisant six types de revers systématiquement retrouvés dans des proportions très proches dans les trésors d’antoniniens. On retrouve sans difficulté ces six thèmes sur sesterces, dont les volumes en trésor apparaissent équilibrés de la même manière pour cinq d’entre eux.
•    Restitution charatéroscopique par observation de liaisons par le coin de droit entre des revers différents. La typologie des sesterces est plus riche que celle des antoniniens déjà classés, il existe donc un certain nombre de sesterces « additionnels » à ventiler entre les différentes émissions. Une série de ces sesterces « additionnels » sont attachés au programme de l’émission principale grâce aux liaisons de coins. Leur volume cumulé se trouve précisément amener à combler/constituer le déficit d’activité observé précédemment pour la sixième officine (prise en compte du fonctionnement « organique » de l’atelier).

3. Compréhension des systèmes monétaires intégrés.
    L’étude pondérale, où la taille de l’échantillon et l’indication de valeurs médianes sont déterminantes. L’observation de réformes pondérales suppose que la chronologie des séries pesées soit précise. Exemple D : la chute du poids de l’aureus à Rome à partir de 238, observée à partir de 600 aurei.
    L’étude des alliages concerne en premier lieu le titre des monnaies, cad le taux de fin en métal précieux des flans monétaires. Exemple E : les fluctuations de l’argent composant les antoniniens à partir de 238. La méthode d’analyse retenue est déterminante si l’on souhaite pénétrer la composition interne du flan et éviter l’enrichissement superficiel. Débats entre métallurgistes et numismates concernant la technicité et la réception de telles manipulations, et donc leur impact sur l’économie réelle.
    Quantifier le volume de production par période. Deux méthodes complémentaires sont envisagées pour les monnayages abondants : le nb. de monnaies perdues per annum sur les sites archéologiques ; le nb. de monnaies accumulées per annum dans les trésors monétaires de référence. Les monnayages rares ou de prestige sont évalués sur la base du dénombrement statistique du nombre originel de coins utilisés, à partir du nombre de coins observés dans le corpus. La méthode retenue est celle développée par le statisticien Warren Esty. Le nb. de coins obtenu doit lui aussi être rapporté per annum afin de dégager des tendances. Exemple G : estimation du nombre de coins d’aurei frappés pour Philippe & sui (par Roger Bland).
    L’ensemble de ces données métrologiques permettent d’envisager la tarification relative de l’ensemble des espèces du système monétaire étudié, dont les sources littéraires ne transmettent pas toujours la réalité.

4. Etude de cas : l’aureus (unicum) de Gordien l’Africain.
Démonstration de la diversité des approches appliquées à un spécimen unique, et les implications historiques de la numismatique « hors contexte archéologique ».
L’authenticité de la pièce est vérifiée par les analyses, son poids indique une poursuite des standards de taille en usage précédemment ; le type retrouvé dissimule un programme monétaire plus large de six types/officines ainsi que le démontrent les antoniniens et les sesterces de l’émission reconstituée. Cette dernière révèle que la ventilation de trois types pour chacun des deux empereurs, observée sur les deniers, ne supporte pas de commentaire « politique » sur le choix des types : les six thèmes sont indifféremment attribués aux deux empereurs sur le bronze (les sélections résultent ici de choix pratiques par l’atelier). Du point de vue historique, monnayage d’or (supposé placé sous le contrôle direct du prince) frappé in abstentia, sur l’initiative du Sénat, en pleine crise de 238. Les trois semaines de règne des deux Gordiens d’Afrique transparaissent dans le caractère inachevé du programme des frappes : absence des fractions de bronze du sesterce (as et dupondius).

Bibliographie sommaire :

Naissance d’une discipline.
- Babelon E. (1897), De l’utilité scientifique des collections de monnaies anciennes [discours publié], Mâcon (en ligne sur archive.org).
- Giard J.-B. (1986): L’évolution de la numismatique antique au XIXe siècle, Revue suisse de numismatique 65, p. 167-174.
- Veillon M. (2008): Histoire de la numismatique ou la science des médailles, Errance, Paris.

Numismatique historique, une science plurielle.
- Bruun P. (2002): Coins and History, dans (éd.) Clark V., Ancient history matters. Essays presented to Jens Erik Skydgaard on his 70th birthday, Rome, p. 259-265.
- Meadows A. & Shipton K. éds. (2004): Money and its Use in the Ancient Greek World, Oxford.
- Metcalf W. E. éd. (2012), The Oxford Handbook of Greek and Roman Coinage, Oxford.

Historicité des monnaies-archives.
- Howgego C. (1990): Whyd did Ancient States Strike Coins?, The Numismatic Chronicle 150, p. 1-25.
- Sutherland C. H. V. (1959): The Intelligibility of Roman Imperial Coin Types, Journal of Roman Studies 49/1-2, p. 46-55.
- Shotter D. (1978): Roman Historians and Roman Coins, Greece & Rome, II-25/2, p. 156-168.

Numismatique quantitative.
- Blet-Lemarquand M., Gratuze B. & Barrandon J.-N. (2014): L'analyse élémentaire des monnaies, adéquations entre les problématiques envisagées, les alliages étudiés et les méthodes utilisées, dans Derschka H., Frey-Kupper S & Cunz R. éds., Regards croisés sur l’étude des trouvailles monétaires. Bilan et perspectives au début du XXIe siècle […], Lausanne, p. 121-211.
- De Callataÿ Fr. éd. (2011): Quantifying Monetary Supplies in Greco-Roman Times, Bari.
Esty W. (2011): The geometric model for estimating the number of dies, p. 43-58.
Van Heesch J. (2011): Quantifying Roman Imperial Coinage, p. 311-328.

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