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Samedi 24 novembre 2012

A l'occasion de la sortie de son ouvrage "Inscriptions grecques et latines de la Syrie. Tome 17", Jean-Baptiste Yon nous présente ses travaux sur le site de Palmyre.

Le centre de la ville antique de Palmyre à l'Agora et le Théâtre © photo Jean-Baptiste Yon

La cité de Palmyre (aujourd’hui Tadmor dans la steppe syrienne) est bien connue pour ses vestiges d’époque romaine et pour la richesse de son architecture, témoins de plusieurs siècles de prospérité. Elle a livré aussi quantité d’inscriptions, de l’époque romaine (ier-iiie siècle apr. J.-C.), et plus rarement de la période protobyzantine (ive-viiie siècle apr. J.-C.), qui permettent de mettre des noms sur les visages des bustes funéraires et d’attribuer les monuments de la ville à des bienfaiteurs.

 
L'arc monumental © Jean-Baptiste Yon

Elles concernent également la vie municipale, le rôle des notables, celui de l’armée romaine, sans oublier le commerce caravanier. Une part importante du corpus est constituée d’inscriptions funéraires, des textes de fondation et de concession des tombeaux collectifs aux épitaphes les plus simples. 

Cet ensemble permet de reconstituer de manière assez détaillée la société de la ville dans l’Antiquité, ses relations internationales et le poids de la présence romaine.
Ce premier fascicule du volume XVII desInscriptions grecques et latines de la Syrie (IGLS) réunit pour la première fois toutes les inscriptions grecques et latines de la ville. Il regroupe 563 inscriptions grecques, latines, ainsi que bilingues (grecques-araméennes ou latines-araméennes) et trilingues (grecques-latines-araméennes), qui proviennent de la ville même de Palmyre et de ses environs immédiats, en particulier de ses nécropoles.


Inscription bilingue de la reine Zénobie © Jean-Baptiste Yon

 Le classement des inscriptions dans le volume est d’abord topographique : chaque chapitre regroupe les inscriptions d’une quartier ou d’un grand monument de la ville (en partant du sanctuaire de Bel). Les grands ensembles (sanctuaire de Bel, de Baalshamin, de Nabû, agora, grande colonnade, …) ont ainsi été privilégiés, et on a regroupé dans d’autres chapitres des inscriptions plutôt dispersées (nord de la ville antique, sud et est de la ville antique). Le classement est thématique à l’intérieur de chaque chapitre (inscriptions honorifiques : empereurs et rois, gouverneurs et administrations impériales, militaires, prêtres, textes civiques, des tribus, caravaniers, privés, en rapport avec des constructions ; textes religieux païens et chrétiens ; fragments). Les textes funéraires sont rassemblés dans la seconde partie du recueil, rangés par nécropoles, en tentant de rassembler autant qu’on le pouvait les textes appartenant à un même ensemble (une même tombe ou la garnison romaine).


Chapiteaux du sanctuaire de Nabu © Jean-Baptiste Yon

Une des particularités de Palmyre est le fait que les inscriptions sont très majoritairement en araméen : ainsi, on compte plus de 2200 inscriptions araméennes (2800 si l’on compte les tessères), plus de c
inq cents textes grecs, et une cinquantaine de textes latins. Les bilingues (et trilingues dans une moindre mesure) forment une grosse part des cinq cents textes grecs. Cette répartition fait que les grands corpus d’épigraphie « classique » ont parfois négligé les inscriptions grecques et latines du site. Les inscriptions araméennes trouvaient au contraire toute leur place dans les différentes collections d’inscriptions sémitiques, au premier chef le Corpus Inscriptionum Semiticarum publié entre 1926 et 1947 par Jean-Baptiste Chabot, mais aussi plus récemment dans le recueil Palmyrene Aramaic Texts de D.R. Hillers et E. Cussini (Baltimore 1996). L’existence de plusieurs volumes consacrés à l’épigraphie sémitique ainsi que le grand nombre de textes araméens rendaient illusoire l’ambition de rassembler en un seul volume l’ensemble des inscriptions de Palmyre. Toutefois, pour ne pas scinder inutilement la documentation, les versions dans les différentes langues des bilingues et trilingues sont bien entendu traitées de manière égale et complète dans ce corpus du grec et du latin.

 
Bustes funéraires d'un couple au musée de Palmyre © Jean-Baptiste Yon

Cet ouvrage est le résultat de plusieurs années de recherches de terrain, grâce à l’Institut Fernand-Courby,
puis au laboratoire HiSoMA, ainsi qu’à l’IFAPO (devenu Ifpo) en Syrie. Une première étude thématique sur les grandes familles et la société de la ville à l’époque romaine (Les Notables de Palmyre, Beyrouth, 2002) avait permis de rassembler la documentation publiée et d’en étudier plusieurs aspects, tandis qu’un guide présentait le site sous l’angle particulier de l’épigraphie (en collaboration avec Kh. As’ad et T. Fournet, Inscriptions de Palmyre. Promenades épigraphiques dans la ville antique de Palmyre, Guides archéologiques de l’IFAPO n° 3, Beyrouth, 2001), en mettant l’accent sur le rapport entre monuments et inscriptions.
Plusieurs missions sur le terrain depuis 1996 ont permis d’étudier les pierres principalement sur le site archéologique et au musée de Palmyre, lieux où un grand nombre de textes épigraphiques sont encore visibles. Ils ont été copiés, photographiés et parfois estampés. Les textes connus par des publications anciennes, mais non retrouvés (environ 30 %, du total) ont été tous vérifiés autant que possible d’après les copies et les illustrations des nos prédécesseurs. Un commentaire historique, mais aussi philologique, permet de replacer chaque texte dans son contexte et de mieux comprendre le fonctionnement de la cité, les relations entre les grands personnages, la place de l’armée romaine, le commerce caravanier.

Un second fascicule (à paraître) comprendra le célèbre Tarif de Palmyre et les inscriptions de la Palmyrène, c’est-à-dire la région qui entoure la ville. Les prospections avaient débuté dans cette zone dès 2009, on espère les poursuivre dès que la situation le permettra.

Mercredi 24 octobre 2012

Marie-Dominique Nenna, directeur de recherche au CNRS, elle a publié en collaboration avec Véronique Arveiller-Dulong, ingénieur d’études au Musée du Louvre, l’ensemble de la collection des verres antiques
du musée du Louvre.

Louvre1

Louvre2

Louvre3

La collection des verres antiques du Musée du Louvre est restée longtemps ignorée et seuls quelques verres étaient montrés ici ou là dans les salles ou à l’extérieur du musée, lors d’expositions. En trois volumes publiés entre 2000 et 2011, les 2384 objets ou ensembles d’éléments, conservés dans les trois départements d’Antiquités ont été publiés par grandes catégories techniques ou emplois. L’originalité de ce travail a été de combiner une approche technique, attentive à l’objet lui-même et à ses caractéristiques et une approche historique, visant à replacer systématiquement chaque objet dans son contexte de production, grâce à un recours à la littérature archéologique la plus récente. À côté des notices de catalogues traditionnelles, des introductions présentent le contexte général de l’artisanat du verre antique, avec ses ateliers et ses artisans, les différents types de production et le commerce au niveau local, régional et à grande distance. On dispose ainsi d’une synthèse sur l’artisanat verrier antique depuis le viiie siècle av. J.-C. au viie siècle apr. J.-C

L’intérêt de la collection du Louvre, par rapport à celles de musées de fondation plus récente, est que les objets disposent le plus souvent de leur contexte de découverte, lié à des collections privées constituées dans des régions bien précises, ou bien au produit de missions scientifiques menées sur le pourtour de la Méditerranée. L’essentiel des productions du monde antique, à l’exception de la Gaule, dont les découvertes sont réunies depuis 1862 au Musée des Antiquités nationales est ainsi présent.
Dès la première moitié du xixe siècle, un premier achat d’importance se fait auprès du chevalier Edme Durand en 1825 qui avait réuni des pièces surtout de provenance italienne. Entrée au Louvre en 1863, la collection Campana, permet d’augmenter considérablement le fonds (351 objets) grâce à des pièces qui proviennent de fouilles dans la campagne romaine ou en Étrurie. Dans les mêmes années, la collection Clot Bey, constituée en Égypte entre au département des Antiquités égyptiennes. Au xxe siècle, la collection Messaksoudy, achetée en 1920 fournira des objets de la région de Kertch sur les bords septentrionaux de la mer Noire. On note aussi, venues de la collection d’Émile Guimet et provenant du sud de la France ou de Lyon, d’Égypte et de Syrie, des pièces de vaisselle qui entrent dans les trois départements d’Antiques au lendemain de la seconde guerre mondiale. L’égyptologue Raymond Weill lègue en 1950 un ensemble de 46 vases et 69 colliers achetés sur le marché de l’art, longtemps considérés comme égyptiens, mais de fait produits en Syrie-Palestine. La dernière collection d’importance tant en nombre qu’en qualité artistique, est celle de Louis De Clercq donnée en 1967 par son petit-neveu et héritier le comte Henri de Boisgelin ; cette prestigieuse collection constituée au Liban, à Chypre et en Syrie était en partie déjà connue par la publication d’André de Ridder en 1909.
À partir du milieu du xixe siècle, les missions scientifiques et les fouilles permettent d’accroître les collections. Ainsi Victor Langlois fouille la nécropole de Tarse en Cilicie ; Ernest Renan rapporte de sa mission en Phénicie en 1860-61 pas moins de 80 objets en verre, auxquels se joignent ceux des tombeaux des rois à Jérusalem mis au jour par F. de Saulcy. Charles Champoiseau consul à Andrinople, livre quelques verres des nécropoles de Samothrace et Pacifique Delaporte, consul de France à Bagdad en 1862, quelques objets de Mésopotamie. Entre 1880 et 1930, des chantiers de fouilles importants se développent. Les fouilles de l’École française d’Athènes avec S. Reinach et E. Pottier à Myrina permettent l’entrée au Louvre de verres et de bijoux découverts dans la nécropole. Entre 1915 et 1923, le corps expéditionnaire de l’Armée d’Orient met au jour la nécropole d’Éléonte de Thrace et envoie un important matériel au Louvre, dont les verres constituent un petit lot. En 1904-1905, Albert Gayet fouille en Égypte à Antinoé et fournit au Louvre une série d’objets, tandis que dans les années 1920, les fouilles de l’IFAO à Edfou amènent de nouvelles pièces. Vaisselles de verre et surtout colliers provenant de Tharros, de Carthage, de Gouraya et d’Utique illustrent la verrerie punique. Les travaux de la Délégation archéologique française en Iran, tout particulièrement à Suse, permettent l’acquisition d’objets en verre pour les collections orientales.

Cette caractéristique a conduit à organiser les trois volumes, selon trois axes, l’axe technique avec la variété des techniques de façonnage d’époque classique et hellénistique et la diversité des décors des vases soufflés, l’axe chronologique avec la grande séparation que constitue dans le domaine de la vaisselle l’invention du verre soufflé au milieu du ier siècle av. J.-C et l’axe régional afin de mettre en valeur pour l’époque romaine et romaine tardive les productions régionales face aux productions vouées à un commerce à longue distance, en raison de la richesse de leur décor ou du caractère précieux de leur contenu.

Dans le premier volume, prennent place les petits contenants à parfums très colorés dont les formes s’inspirent de la céramique grecque et datés entre le vie et le ier s. av. J.-C. Le Louvre possède la collection la plus riche après celle du British Museum. Puis viennent, à partir de la fin du ive s., de véritables services de table en verre dont les tombes de Macédoine et d’Italie du sud fournissent les plus beaux exemples. Les artisans verriers élaborent des pièces moulées en verre monochrome, parfois peintes ou décorées à la feuille d’or, mais aussi des vases polychromes procédant de l’assemblage de fils, des segments et de sections de baguette (verre mosaïqué, rubané et reticelli). Cette vaisselle moulée monochrome et polychrome, manufacturée en Méditerranée orientale, se développe à la basse époque hellénistique, et par un transfert d’artisans, connaît un grand succès dans la Rome de l’époque augustéenne. La technique du verre moulé survit dans les vases à servir et à boire en verre incolore, en vogue à la fin du ier et au iie siècle et dans la vaisselle mosaïquée égyptienne des iiie et ive s.

Avec l’invention du soufflage à la volée au Proche-Orient, puis sa diffusion dans tout l’Empire romain, c’est une véritable révolution technique qui se produit dans la seconde moitié du ier s. av. J.-C. Le second volume avec ses 1349 objets démontre que le verre cesse d’être une matière de luxe pour devenir une matière commune. Les ateliers travaillent à travers tout l’empire romain à partir du verre brut venu du Proche-Orient et d’Égypte et le verre occupe une place de plus en plus importante dans la vie quotidienne. Il prend place sur les tables romaines avec tout un service de plats, assiettes, coupelles, bols, gobelets et carafes en tous genres. Il est toujours utilisé pour les huiles parfumées ou les produits médicinaux, dont il est le contenant idéal, mais aussi pour les condiments, le vin et l’huile. Au fil des siècles, on suit l’évolution des formes et des couleurs avec, au ier s. un goût encore prononcé pour les couleurs vives, à partir du iie s. la préférence pour le verre incolore pour la vaisselle de luxe, face au verre bleu-vert réservé aux objets d’usage quotidien. À partir de la fin du iiie s., sous l’impulsion des ateliers proche-orientaux, le répertoire et les couleurs de la vaisselle commune se diversifie, tandis que les ateliers rhénans, italiens et égyptiens mettent à l’honneur les verres gravés, dorés et peints. Entre le ve et le viie s., la verrerie de luxe disparaît, le répertoire des formes s’appauvrit et l’on voit le verre utilisé pour la première fois dans le luminaire.

Dans le troisième et dernier volume entièrement illustré en couleur, sont réunies trois catégories d’objets, les éléments de parure (pendentifs, perles, bracelets, bagues), les instruments, objets rituels et outils de mesure, et enfin les éléments d’incrustation. Ils illustrent des utilisations parfois méconnues ou inattendues du verre entre le viiie siècle av. J.-C. et le viie siècle apr. J.-C. Le verre est souvent employé comme un substitut des pierres semi-précieuses ou de métal précieux, notamment dans les perles et les éléments d’incrustation. Mais il offre aussi par sa plasticité et sa variété de couleurs, la possibilité de réaliser des pièces attrayantes par leur polychromie, comme les pendentifs-masques carthaginois ou par la finesse du détail des représentations, obtenue par combinaison d’éléments préfabriqués, comme dans les plaques mosaïquées, ou par estampage et moulage dans les pendentifs. Une partie spécifique, nourrie de recherches récentes sur le terrain est dédiée à l’artisanat de l’incrustation en Égypte.

Bibliographie

- V. Arveiller-Dulong, M.-D. Nenna, Verres antiques du Musée du Louvre I. Les contenants à parfum en verre moulé sur noyau et la vaisselle moulée (viiie siècle av. J.-C. - ier siècle ap. J.-C.), Paris, RMN, 2000, 240 p. ; ill. en coul. et en noir et blanc dans le texte

- V. Arveiller-Dulong, M.-D. Nenna, Verres antiques du Musée du Louvre II. Vaisselle et contenants du ier siècle au début du viie siècle apr. J.-C., Paris, Éditions du Louvre, Somogy, 2005, 680 p., Ill. en noir et blanc, 32 pl. en coul., 128 pl. de dessins.

- V. Arveiller-Dulong, M.-D. Nenna, Les Verres antiques du Musée du Louvre III. Parure, instruments et éléments d'incrustation, Paris, Éditions du Louvre, Somogy, 2011, 440 p., 1020 illustrations en couleurs et dessins.

Samedi 24 mars 2012

Les cultes mémoriels privés en Egypte ancienne (dyn. VI-XII) : résultats et perspectives

Rémi Legros est enseignant en histoire, membre de la mission archéologique française de Saqqara et a soutenu son doctorat au sein du laboratoire HiSoMA. Il nous présente ici les recherches pour lesquelles il a obtenu ce prix. 


Vue d’ensemble du site de Saqqâra avec, au premier plan, la nécropole de Pépy Ier et derrière, la pyramide à degrés du pharaon Djoser. 

La Mission archéologique française de Saqqâra (MafS) étudie depuis bientôt cinquante ans les pyramides de l’Ancien Empire (env. 2700-2000 av. J.-C.), érigées sur la rive ouest du Nil, dans la périphérie de l’actuelle capitale du Caire. Ses champs d’investigation portent sur l’architecture de ces monuments, sur leurs inscriptions, mais également sur l’ensemble des bâtiments et sépultures qui gravitent autour.

L’opportunité de réaliser une étude nouvelle sur les cultes funéraires privés a été fournie par la découverte, à Saqqâra sud, d’un nombre important de documents privés dont le contexte particulier était susceptible d’apporter des informations originales et de renouveler notre regard. Les tables d'offrandes dégagées dans la nécropole de Pépy Ier, encore en grande partie inédites, nous renseignent sur différents aspects de ces cultes. Ces petits monuments, destinés au dépôt des offrandes et aux libations, ont été découverts in situ, dans un ensemble en partie stratigraphié, et apportent en particulier des informations contextuelles de premier ordre. L’étude de ce matériel m’ayant été confiée par la MafS, j’ai entrepris une étude de l’ensemble des objets durant cinq campagnes de terrain successives.
La mise en parallèle de cette documentation avec d’autres dossiers documentaires déjà connus et bien étudiés a permis d’envisager de nouvelles perspectives et une approche sensiblement différente. Plusieurs de ces dossiers documentaires ont fait l'objet d'une reprise systématique présentée en annexe de la thèse (dédicaces, chapelles abydéniennes, temple de Snéfrou). C’est avant tout la confrontation de la documentation issue des fouilles de la nécropole de Pépy Ier avec d’autres documents connus antérieurement qui a permis d’ouvrir de nouvelles hypothèses sur de nombreuses questions.

Partant d’une documentation multiple, cette étude des cultes mémoriels l’est autant par ses enseignements. Base de toute la réflexion, la datation des tables d'offrandes de Saqqâra permet de comparer les éléments contemporains, de percevoir et analyser les évolutions, de préciser l'occupation du site. Cette première avancée permet ainsi de replacer cet ensemble documentaire dans son contexte historique et de le rapprocher de découvertes contemporaines réalisées en d'autres lieux.

Tables offrande

Sériation des tables d’offrandes de la VIe
à la Xe dynasties, montrant le découpage
en trois grandes phases pour huit périodes.

Le travail en diachronie a permis aussi de mettre en évidence des évolutions d'une période à l'autre et de caractériser chacun de ces moments, avec des préférences pour un type de monument particulier à certaines époques : stèles jusqu’à la fin de la VIe dynastie, tables d’offrandes de la VIe à la Xe dynasties puis stèles et statues au Moyen Empire. Un glissement apparaît également dans l’intérêt pour les centres cultuels majeurs sur le territoire égyptien. Le site d'Abydos a depuis longtemps été reconnu comme un centre religieux majeur pour le Moyen Empire. Pour la Première Période Intermédiaire, on peut désormais considérer la nécropole de Pépy Ier comme une capitale funéraire, dont l'ampleur et l'influence dépassaient certainement le niveau local.
Parallèlement au travail sur les datations, l'étude du contexte de ces objets a permis de préciser les problématiques spatiales. L’étude des localisations s’est attachée à préciser le contexte immédiat des pratiques rituelles, leur place dans le tissu urbain ou à l’intérieur même d’un bâtiment, l’impact que cet emplacement peut avoir sur la fréquence et la pérennité des rites. L’étude des dépôts in situ dans la nécropole de Pépy Ier a apporté ici des données nouvelles et a permis de démontrer l’importance du réseau viaire au sein des espaces funéraires et l’existence de conditions d’accès réglementées à certains secteurs. Avec l'étude du contexte, c'est aussi toute une analyse par lots qui a été entreprise. Le traitement simultané de plusieurs objets appartenant à un même ensemble a mis en lumière l’existence de groupes sociaux, qu’ils soient familiaux ou professionnels, hiérarchisés ou non.

L'étude des tables d'offrandes de la nécropole de Pépy Ier est très avancée, la publication exhaustive de ce corpus étant prévue d'ici la fin de l'année 2013. L'édition princeps de cette documentation, qui totalise plus de six cent documents épigraphiés, devrait fournir à la communauté scientifique un matériau de travail inédit d'une importance essentielle pour l'histoire de la capitale égyptienne à la fin de l'Ancien Empire.
Le travail réalisé sur la datation de ces objets, avec l'utilisation innovante d'une méthode statistique, s'est révélé d'une efficacité certaine pour préciser la chronologie de ce matériel, à l'intérieur d'une période de l'histoire égyptienne pour laquelle nos connaissances demeurent encore incertaines. Pour la région memphite, la Première Période Intermédiaire était jusqu'à présent perçue dans sa globalité, soit environ cent cinquante ans. Il est désormais possible de proposer des datations beaucoup plus fines, de l'ordre d'une génération. La méthode de datation ainsi que les résultats obtenus seront intégrés à la publication du corpus des tables d'offrandes.
Cette précision supérieure acquise dans la datation du mobilier renouvelle entièrement les études de la période et permettra d'établir les évolutions typologiques du mobilier, mais également les transformations sociologiques et politiques liées à la population de Memphis. La mise en parallèle de ces données chronologiques avec celles, déjà bien établies, des sites provinciaux, devrait conduire à une nouvelle approche de l'histoire événementielle de la Première Période Intermédiaire à l'échelle de tout le pays, alors même que son unité est remise en cause.

Tables offrandes

Tables d’offrandes déposées à l’entrée du
complexe de la reine Méhaa. Plusieurs de ces
particuliers portent le même nom que la reine.

L'approche sociologique du domaine funéraire permet de proposer une lecture comparée des données prosopographiques. C'est par l'association à différentes matrices sociales que l'individu se définit et revendique une certaine place dans la société. Par ce biais, c'est la notion même de catégorie sociale qui peut être abordée. Cette notion est particulièrement délicate pour l'Egypte ancienne dans la mesure où la documentation épigraphique relève de toute façon des élites. Il apparaît néanmoins que ce groupe privilégié n'est pas pour autant homogène et que des nuances peuvent être relevées. L'étude systémique du mobilier privé, liée notamment à la découverte de grandes séries d'objets à Saqqâra sud, permet d'engager une réflexion sur le statut de l'objet dans son contexte d'utilisation rituelle, mais également selon une approche intrinsèque liée à sa réalisation. Le choix d'une stèle par rapport à une table d'offrandes n'est pas fortuit. La sélection ou la disposition des inscriptions relève aussi d'intentions spécifiques, soit de la part du commanditaire, soit de la part de l'artisan. L'individu intègre ainsi la sphère sociale par l'association à une démarche collective, mais revendique dans le même temps une part d'individualité et une singularité qui relèvent de l'affirmation identitaire.